Ça va faire un peu plus d'un an
que je rêve de cette fille. Une année ponctuée de malentendus et de sourires
trop éphémères, de malaises évacués par quelques mois passés retranché dans un mutisme prolongé… Une année de rendez-vous manqués et de longues nuits
passées à rafraichir mes mails et à sortir le portable de ma poche, un pincement
au cœur, espérant qu’au détour d’une soirée alcoolisée, elle ait une petite pensée pour
moi. Parce qu’on dit que l’alcool est le meilleur des révélateurs, je me plais
à croire qu’au cours de l’une de ses cuites, elle aura enfin le courage de
m’envoyer un message. De mon côté, j’ai supprimé son numéro, la tentation de la
contacter, ivre, serait trop grande…
La posséder, ne serait-ce que le
temps que dure un de ses sourires, est mon souhait le plus cher. Une
perspective qui m’a plus ou moins contraint à la traversée d’un long désert
sentimental. Vie sociale réduite au minimum et rejet total de la moindre
tentative de rapprochement génital. Je dois avouer que j'ai toujours été
partisan du moindre effort, mais quand même, j'étais jusque-là capable de
fournir ce petit supplément qui consiste à caler son pantalon sur les chevilles
et étendre précipitamment la camelote comme ces blacks que l’on voit aux
alentours du champ de mars, prêts à remballer leur stock de Tour Eiffel à
l’approche des flics. Et pourtant, par les temps qui courent, il faut vraiment
qu'une fille vienne poser sa chatte sur ma main pour que je commence le travail…
Et encore.
J’ai beaucoup réfléchi à tout ça et
j’en suis arrivé à la conclusion que je ne peux tomber amoureux que d'une fille
avec qui je n'arrive pas à me projeter sexuellement. Lorsque je n'éprouve pas le
désir de me branler en pensant à elle alors que les mecs se dévissent le cou
pour l'apercevoir une seconde de plus au coin de la rue. C'est rare, mais ça
arrive. De temps en temps… Avec elle... Il faut dire que ce n’est pas non plus un
canon : traits un peu enfantins, peau imparfaite et cul un poil trop large. Une
fille normale quoi. Mais une fille dont le visage mutin rehaussé de lunettes écaillées
réussit à me faire oublier la délirante farce de la vie alors que je n’ai
qu’une envie, la prendre dans mes bras et me blottir contre elle.
Ce soir, tous les obstacles entre
nous sont enfin tombés. Elle m’envoie
ce texto qui veut dire "fais de moi ce que tu veux"… Mais moi, je suis ivre comme une bille de flipper qui se cogne aux murs toutes
les cinq secondes et je n’arrive même plus à taper les trois mots que je
veux lui renvoyer.
Encore et toujours la même rengaine. Viens te crayonner le visage avec moi pour changer.
Je
discute avec cette nana et j'ai la vessie qui me titille depuis bien
15 minutes mais je me retiens parce que ce serait vraiment trop con
de laisser un truc aussi prosaïque que l'envie de pisser
s'interposer entre le possible grand amour et moi. Je luis sors
mon numéro classique, le mec qui a dû mal à se caser, parce que ça
marche toujours et donc je suis là à lui parler de ma dernière
relation mort-née, le pourquoi, le comment et puis à la fin de mon
premier verre de whisky, je conclus : "elle veut qu'on
s'installe ensemble alors que je suis même pas prêt à la laisser poser sa brosse à dent chez moi." Et je la vois qui roule ses
grands yeux vert, un peu flattée que je m'abandonne à de telles
confidences alors que ça fait à peine une demi-heure que l'on se
connaît. D'ailleurs je ne connais pas son prénom, ni elle le mien.
L'avantage de papillonner, c'est qu'on n'a pas à être inventif, on
se contente de raconter chaque soir la même histoire à une fille
différente là où une relation durable exige des trésors
d'ingénuité pour meubler les silences, à tel point qu'on en est
presque réduit à passer ses journées dans l'attente d'un évènement
susceptible d'être raconté au prochain rencart en mode "tiens
ouais ça c'est pas mal, ça va bien nous occuper 10 minutes."
Donc je lui
explique que le problème de cette fille est qu'elle s'escrime
à rester la même que le jour où je l'ai rencontrée alors que je
n'ai qu'une envie, que sa beauté se réinvente pour ne pas que je
succombe à la nouveauté d'un autre sourire, à la curiosité d'un
décolleté un peu plus plongeant ou à l'imprévisibilité d'un
caractère insatiable. Que sa beauté se réinvente ça fait pompeux
je sais mais que voulez-vous... Remarque les choses se passeraient
peut être différemment si j'étais certain d'être avec la bonne.
Mais ça n'est jamais arrivé. Mes histoires sont toujours comme ce
moment où tu es dans ton lit et que tu prends la fille dans tes
bras, une fois l'acte consommé. Au début, c'est l'extase, tu
redescends à peine de ton petit nuage d'amour, les gouttes d'eau qui
perlent de sa chevelure ourlée te paraissent être une caresse
agréable. Au début. Et puis tu commences vraiment à voir chaud, à
transpirer. Il faut dire qu'elle t'écrase quand même la poitrine et
puis, pas possible de se dégager trop tôt, ce serait un aveu
d'impuissance, t'as pas envie de passer pour ce mec chétif incapable
de la supporter. Donc tu prends ton mal en patience, tu serres les
dents en attendant qu'elle s'endorme, tout en devenant obsédé par
les os de son dos qui s'enfonce dans ta poitrine en mode "Est-ce
que je vais m'en sortir là ? Elle bloque ma circulation avec sa
cuisse, non? Je sens plus mon bras là sérieux !!! Allez, calme-toi
coco, respire un bon coup." Et puis la crise d’angoisse
devient à telle point insupportable que tu la repousses violemment
dans un accès de haine ignoble. Ni plus ni moins. Voilà, c’est
une bonne illustration de ma relation avec les femmes.
Comme je le
pressentais, cette anecdote a plutôt l'air de lui plaire parce
qu'elle rit quand je mime le type qui balance la fille par-dessus le
lit. Un gloussement un peu con mais heureusement son cul rattrape les
dégâts. Et puis la marinière détendue qu'elle porte et qu’elle
a fait glisser sous son épaule, juste pour laisser dépasser la
bretelle d’un soutien-gorge cheap, suffit à faire vibrer mon
entrejambe. Et quand je la vois faire ce geste, je me dis que ce
n'est sans doute pas la bonne mais l'alcool ingurgité me souffle à
l'oreille de ne pas m'en inquiéter. Alors je vide d'un trait la
vodka qu'elle m'a filé et l'amène vers ma chambre. Et pas question
de la prendre dans mes bras.
J'erre dans les couloirs du métro et maudis les mecs qui, dans mon dos, portent des talonnettes dont le martèlement qui se fait plus pressant à mesure qu'ils s'approchent de moi, m'évoque une stagiaire pressée de rejoindre l'afterwork qu'elle fréquente tous les jeudis ou une Milf dont le cul moulé dans son tailleur de grande marque justifie à la fois le prix de ce dernier et celui de son abonnement à la salle de sport. Autant de promesses d'un cul meilleur qui s'évanouissent lorsqu'ils me dépassent, la mallette dans une main, le BlackBerry dans l'autre, occupé à envoyer un mail à je ne sais quel grouillot de la finance. Mais comme j'ai l'humeur malléable et que l'apparition d'une jolie fille suffit à faire s'évanouir la promesse d'une autre, je retrouve le sourire lorsque cette fille aux cheveux châtains qui gondolent, à la chemise rouge retroussée au niveau des manches et rentrée dans son jean slim, me devance de quelques mètres. Elle aurait pu être jolie, comme tant d'autres. Seulement elle parait si prudente, si méfiante qu'elle semble s'arrêter au bord de la beauté, comme au bord de la vie, avec ses sourires trop policés et ses gestes trop furtifs, mécaniques et peu naturels. Et cette bouche qu'elle ourle, suspicieuse, lorsqu'un étranger lui adresse la parole, lorsque je lui propose de porter sa valise, est une autre barrière de défense qui ne me donne que plus envie de la (sur)monter. Mais comme je suis du genre tenace et que je n'accepte jamais un non comme réponse, elle me lâche mi-excédée, mi-amusée, qu'elle passera la soirée dans un bar du 11ème, l'Autobus.
La foule ultra-lookée qui le peuple tranche singulièrement avec ce troquet qui semble avoir au fil du temps adopté la teinte jaune et laiteuse des ricards que le patron Pierrot, père spiritueux de toute cette foule de soiffards, verse généreusement, interpellant les nouveaux arrivants de ces fameux "Viens la bogosse que je t'arrange ta gueule." L'enthousiasme des garçons pour les jeunes filles aux chignons romantiques, toutes de Sandro vêtues et qui ondulent, irrésistibles, dans ce bain de foule, n'atteint pas la ferveur un peu impuissante du mien. Blasés sur le compte de la perfection physique et sûrs de leur force, c'est à peine s'ils jettent un regard condescendant à cette foule de filles à qui j'ai envie successivement de leur demander leur nom, de leur proposer un verre, enfin de leur tenir ne serait-ce que la main, me tortillant entre chacune d'elles comme un asticot gonflé de passion. Le problème de la beauté c'est que comme l'alcool ou le confort, on s'y habitue et on n'y fait plus gaffe. Le smicard de l'amour que je suis ne peut lui s'empêcher d'afficher un sourire béat face à tant de possibilités, mettant à nue mon âme débraillée devant tous ces bourges indifférents, cloitrés dans leurs alvéoles d'alcool et chemises APC cintrées. Déjà les regards se croisent et les complicités secrètes, comme un baiser volé au détour d'une ruelle, se créent, à la faveur d'une atmosphère baignée d'anis et du son des Smiths qui émane de ce juke box d'un autre temps. Sirotant mes verres généreusement dosés, je scrute chaque visage féminin que je croise, m'attachant à greffer à chacun d'entre eux une petite imperfection. Celle-ci qui a les deux dents de devant un poil trop longues, celle-là qui a un nez trop court, trop effacé ou encore l'autre, là-bas, dont les oreilles trop petites, ont du mal à émerger. Car tout le charme d'une fille réside dans ces petites entorses faites à la beauté, des imperfections qui la rendent plus accessible, des imperfections qui, si elle ne les assume pas, l'a rendent encore plus touchante. Oui décidément, je laisse les beautés parfaites aux mecs blasés et sans imagination. Pourtant, Anna et ses hanches qui balancent, Anna et son teint laiteux de poupée, n'en avait aucune d'imperfection. Mais pour elle j'étais prêt à sacrifier à toutes mes convictions.
Manque de bol pour moi, elle m'avertit tout de suite que des années d'expériences l'on mise en garde contre "ces garçons qui veulent te voir très souvent, au début ; évoque un week-end dans une capitale européenne, la première nuit à peine consommée et t'enveloppe de mots doux, une fois levée et ce jusqu'à la fin de la journée. Pour un jour, sans véritable raison, filer dans les bras d'une autre, inconnue ou pire, ex." Manque de bol pour elle, l’intérêt que peut susciter une femme dépend fortement du degré de résistance ou dédain qu'elle oppose aux hommes qui la sollicitent. Elle m'a complètement accroché. Ses réponses évasives à mes questions laissent deviner une fille capable de se mutiler le système nerveux avec des béguins impossibles, le genre de fille dont tu connais l'âme longtemps avant de découvrir son corps, le genre à pas se laisser aspirée facilement dans un vortex de fausses promesses et sourires cajoleurs. Face à cette équation a priori compliquée ne subsiste donc plus qu'une inconnue, le degré d'alcool que chacun a ingéré. L'alcool est le plus limpide des argumentaires, capable d'éteindre toute trace de velléité. C'est à coup de pintes de ricard que je réussis à convaincre Anna du bien-fondé d'engager une relation sexuelle avec moi.
Un verre de plus et elle me suivra, alors que l'empathie affluera par tous les pores de sa peau. Obéissant à je ne sais quel reste de pudeur adolescente, elle profitera de ce que je détourne les yeux pour se dévêtir dans la lueur tamisée de ma chambre, sans doute parce qu'elle complexe encore de sa petite poitrine, malgré tout l'alcool qui a arrosé sa timidité. Mais elle s'abandonnera enfin à son désir alors que je presserai mes lèvres contre les siennes, une pression plus qu'un baiser durant laquelle j'entrouvrirai les paupières l'espace d'une seconde. Juste pour admirer le spectacle de sa reddition.
Autant être honnête j'ai jamais été un grand fan des
soirées de réveillon, ce rassemblement de personnes la plupart étrangères les
unes aux autres, réunies parce qu'elles ont jugé cette solution préférable à
une soirée en tête à tête avec leur télé et Patrick Sébastien ou pire encore un
réveillon en famille, cette caste d'intouchables dans l'échelle sociale de la
soirée du 31.
Comme d'habitude, j'avais toujours rien décidé à
quelques jours de l'échéance parce que "tu vois je trouve ce genre de truc
trop convenus, les gens se mettent trop de pressions pour une soirée comme les
autres…" Et puis entre nous, qui, sinon les personnages de série
télé ou de film, a déjà vécu un réveillon inoubliable ? Néanmoins, mon
anticonformisme se heurtant comme souvent à mon refus d'être socialement
ostracisé, j'avais fini par appeler une pote qui avait eu le mérite de se
manifester à mon retour du Mexique pour ne pas finir seul, mon verre de
mousseux à la main, entamant le compte à rebours un chapeau en papier crépon
sur la tête. Et me voilà donc essayant difficilement de tracer ma route à
travers la foule endimanchée, montant les marches du métro direction une fête
vers Gambetta. Devant moi, une fille qui porte un slim simili cuir qui ne lui
va pas parce qu'elle a le cul un peu trop large et les jambes un poil trop
courtes et les plis intempestifs qui lui boudinent les mollets abreuvent
abondamment mon sourire mesquin.
A l'intérieur, la fête bat son plein. A mon arrivée
dans ce qui devait être il y a une heure ou deux le salon et qui ressemble
désormais à une pataugeoire alcoolisée, j'écarquille les yeux pour laisser mon
regard bifurquer dans toutes les directions et balayer les filles d'un simple
coup d'œil. Là-bas au fond, une petite brune vaguement potable, typiquement le
genre de nana capable d'arborer son sac en toile Kooples solidement accroché au
coude dans le métro, juste pour montrer à tout le monde qu'elle n'hésite pas à
claquer 245 euros dans cette petite robe bustier gansée qu'elle porte ce soir.
Et tant pis si elle se condamne par cet achat à porter des escarpins achetés 29
euros chez Bata "parce qu'avec des indemnités de stage de 398 euros
difficile de survivre à Paris et ça vois-tu Papa ne le comprend pas". Mais
l'important c'est qu'entre Baptiste et elle, ce soit un peu comme entre Adam et
Karolina, "couple" dont elle voit l'histoire placardée sur les murs
du métro Sentier quand elle va boire un jus de tomate ou un coca cola LIGHT rue
Montorgueuil avec ses copines. Et puis, Baptiste est tellement beau dans son
jean slim et sa veste en cuir cintrée quand il vient la chercher en Vespa après
son verre entre copines. Baptiste parlons-en, ce soir, il porte un tee-shirt
marinière col un peu échancré pour laisser ses deux-trois poils de torse
prendre l'air alors qu'une fine moustache pourrait souligner son sourire
charmeur si sa pilosité inégale ne lui donnait pas l'aspect duveteux des ados.
Tout cela sans même s'attarder sur son slim plus étroit que celui des filles de
l'assemblée, un slim qui semble lui compresser les burnes au moins autant que
sa copine hyperactive. "Eh Bapt', parle-lui de cette expo
post-impressionniste qu'on a vu la semaine dernière ! Oh oui et puis ce
reportage sur les jeunes russes qui prennent du Krokrodil dans Vice, ça nous a
retournés. Dis Bapt' tu pourrais aller me chercher une coupe de champagne
?" C'est du mousseux connasse.
A côté de moi, un groupe de mecs suffisamment pétés
pour que l'on devine qu'ils ne feront pas partis des heureux(?) à passer la
barre des minuit. Le regard éteint, les gestes alanguis mais la voix décuplée,
ils t'interpellent, ton manteau à peine posé, avec l'enthousiasme de vieux
potes de régiment et s'assurent que tu as toujours un verre à la main. De
véritables petits Saint Bernard éthyliques. A leur droite, une fille avachie
sur le canapé, on sent qu'elle a tabassé son joli minois à coup de mousseux et que 2011 est déjà
terminé pour elle. A moins que ce grand blond qui lui jette des regards
intéressés ne réussisse à l'extraire de sa quasi-inconscience le temps d'une
étreinte coquine… Et puis comme on est sur Hip for the Chick, il y a aussi
cette fille super jolie, un peu isolée, mystérieuse. Cheveux miel vaguement
noués, regard de chat et peau de pêche, une farouche qu'on ne chope pas d'un
coup de lasso, ça se voit. Elle s'appelle Prudence et ça lui va bien car elle
semble aussi fugace et insaisissable que Léa Seydoux dans "Belle
Epine". Elle porte un grand pull col roulé beige qu'on devine enfilé à la
va-vite et elle discute avec une pote toute aussi jolie qu'elle mais sur
laquelle je ne m'attarde pas car ma pote Julie me signifie avec un sourire
entendu que "c'est une goudou". Et comme elle voit que je comprends
pas elle précise, "c'est une lesbienne". OK.
La nana qui organise la soirée est plutôt cool mais le
sourire immuable qu'elle trimballe depuis déjà une heure m'effraie à un tel point que je me
demande si elle le lâche avant d'aller s'endormir. Une question qui restera
sans réponse à la faveur d'un verre que me resservent les types de tout à
l'heure, mes Saint Bernard. Je n'aime pas vraiment la vodka mais je dois
admettre qu'à partir d'un certain moment les circonstances imposent que l'on
arrête de faire son gourmet et ce même si la brulure humide de la vodka qui refroidit
la bouche et met la gorge en feu n'ait pas exactement ma tasse de thé.
Et alors que
les minutes puis les heures s'égrènent doucement, que minuit menace à tout
moment d'apparaître et que le vacarme ambiant s'est transformé en murmure ouaté
pour mes oreilles alanguies par l'alcool, j'arrive à ce stade où tu te retrouves seul comme un con et tu te dis
qu'il vaut mieux faire n'importe quoi que rien du tout. Un peu comme quand tu
t'es trituré l'esprit des heures pour envoyer un texto fin et attentionné (mais
qui n'en dévoile pas trop car tu ne veux pas passer pour une éponge
sentimentale) à la fille que tu chines depuis quelques rencarts infructueux. Et
à chaque fois que tu écris ce putain de texto, vient ce point d'inflexion où tu
te dis que ce ne sont pas trois mots changés qui vont faire la différence alors
tu appuis sur le bouton envoyé en jetant un regard de défiance au type tout en
haut.
Oubliant
donc toute cette pudeur qui m'empêche habituellement d'exprimer le moindre
sentiment, je m'avance vers une Prudence enfin esseulée, prêt à
accrocher son regard avec mon sourire et un verre de punch comme hameçons.
On m'a souvent dit que j'étais un garçon tactile, ça
n'a jamais été aussi vrai qu'à cette seconde où j'ai attrapé sa main gonflé par je
ne sais quelle subite confiance en moi, sans doute parce que la vodka vibrait
très fort dans ma tête, alors que j'avais à peine eu le temps d'échanger
quelques banalités avec elles. Et c'était plutôt un timing parfait parce qu'un
type avait eu la bonne idée d'abandonner les Rihanna et Florida de circonstance
pour balancer ce morceau des Gangs of four qui sent tellement le sexe que t'as
subitement envie de faire l'amour-là, au beau milieu de la foule, les premières
paroles à peine jetées avec morgue par le chanteur. "Your
kiss so sweet. Your sweat so sour. Sometimes I'm thinking that I
love you. But I know
it's only lust." Alors que l'on murmure ses paroles à l'unisson, j'ai envie de lui arracher ce pull qui empêche tout
contact avec cette peau que je devine délicate et nacrée rien qu'à l'aspect de
ses mains. On est tellement bien qu'on n'aperçoit même pas les regards noirs que nous lance la pote de Prudence, sans doute dégoûtée de se retrouver seule alors que l'on nage dans un océan de coton éthylique. Cette dernière demi-heure rythmée par les cris d'un type dont
les "10 – 9 - 8…" lancés toutes les cinq minutes finissent par tomber
dans l'indifférence générale s'étire avec la tiédeur du miel qui coule dans un
tisane, langoureusement. Et j'ai envie de retenir 2011 à jamais, je suis si bien avec elle et tellement clair en moi, si immodérément amoureux de cet instant que je voudrais entamer lentement l'adoration de chacune de ces secondes qui me filent entre les doigts.
Alors que dans ce combat perdu d'avance, le compte à rebours
fatidique parvient à son terme, que des types débouchent le champagne et
arrosent l'assistance avec la ferveur de pilotes de formule 1, la brève seconde
durant lequel j'ai lâché la main de Prudence pour dégager mes yeux aveuglés par
la mousse suffit à l'éloigner de moi. Et c'est finalement pas du miel que je sens
bouillonner dans mes veines sinon un ressentiment proportionnel à mon envie
d'assaillir ses lèvres brûlées par la vodka lorsque je la vois qui me tourne le
dos, embrassant fiévreusement sa "pote". Putain d'année 2012.
C’est
une toute petite place dans Paris, un peu à l’écart du monde. Pas vraiment une place
en fait, plutôt le croisement de plusieurs chemins poussiéreux dans cet endroit
qu'on appelle le Père Lachaise. Ces derniers temps, j'y viens souvent en
voisin, pousser des petits ballons d'haleine givrée les dimanche après-midi,
pour cuver en silence mes excès de la veille alors que je regarde les filles
déposer religieusement un baiser sur la sépulture d'Oscar Wilde. Et puis,
j'aime bien déambuler parmi ces arbres dégarnis sur lesquels ne subsiste plus
qu'un mince toupet de feuilles, un couvre-chef dont je sais qu'il ne survivra
pas longtemps à cet hiver mordant.
C'est
un lieu isolé, loin de l’excitation de la ville, un endroit où le temps n’a pas
de prise, forcément c'est un cimetière, un endroit où rien ne s’écoule
exactement de la même façon…. Un lieu un peu magique et idéal pour un amour
caché, j’imagine.
Depuis
quelques semaines déjà, je la vois arriver par le même escalier défraîchi qui
monte jusque-là, alors que j’ai moi-même emprunté un sentier escarpé, slalomant
entre Molière et La Fontaine. Deux itinéraires distincts pour arriver au même
endroit et se retrouver. Partager un moment de vie, une discussion, des rires,
des regards… Avant de se quitter, difficilement, plus tard. Triste séparation à
peine atténuée par la perspective de se revoir, minutes intenses durant lequel
j'ai envie de m'abandonner à cette hésitation amoureuse. Mais toujours, chacun
repart par où il est venu.
Et
à chaque fois, cette envie de lui plaire, plus que celle, forcément plus
égoïste, de l'impressionner. Ses cheveux miels, carré court presque plongeant à la Carey
Mulligan, qui révèlent des traits mutins. Son enthousiasme et ses lunettes
écaillées qui m'expliquent qu'elle est institutrice parce que "tu vois,
c'est vraiment à cet âge qu'on peut faire une différence". Elle dit ça
en me regardant droit dans les yeux et ça me touche de voir quelqu'un d'aussi
investie dans son taf alors que je suis complètement paumé à ce niveau là. Et
quand elle parle de son mec, ça me rend là aussi envieux parce qu'on voit bien
qu'elle le met au-dessus de tout, qu'elle sait accepter le moindre de ses
défauts voire même les apprécier, chose qu'il faut bien admettre j'ai toujours été incapable de faire, en
témoigne la fulgurance de la plus longue de mes relations. Et puis, elle
a ce don pour te mettre à l'aise, un naturel qui lui vaut sans doute la sympathie de tous les garçons qu'elle rencontre,
des types qui comprennent qu'ils n'ont pas besoin de s'allumer à coup de pintes
et de shooters pour surmonter leur appréhension, des types qui n'ont qu'à
ouvrir la bouche pour se sentir les plus spirituels du monde en sa compagnie.
Une fille saine quoi.
Et c'est vrai que j'aime ses yeux qui s'agrandissent encore et encore, comme saisis d'une sorte
d'amusante détermination, et toujours ils me sourient, enfin elle me sourit. Un
sourire qui n'a pas peur de révéler ses belles dents blanches, un sourire qui
s'assume et qui, aussi candide soit-il à cause des contours particuliers de son
visage et de l'indépendance de son humeur, est toujours celui d'une invité
étincelante. Et je me sens transporté toujours plus haut, pour ne retomber que
lorsque le sourire, ayant atteint la limite de la grimace, s'efface aussi
discrètement qu'il n'a été expansif. Et ça devient une drogue, et très vite
l'envie de contempler ce visage avec un ravissement inépuisable. Et l'envie
aussi, de le voir de plus près.
Sur
cette petite place dont je vous ai parlé, il y a un autre escalier qui part et qui monte, encore plus haut. J'ai toujours été persuadé que cet escalier,
un jour, nous le gravirions ensemble. Je savais pertinemment qu'elle était
prise et heureuse mais enivré par sa confiance en moi et son bien-être, je me
persuadais que même s'il fallait laisser quelques hivers s'écouler sur le Père
Lachaise, tôt ou tard, on se trouverait. Et main dans la main, on entendrait
Matt Berninger murmurer "I need my girl" dans l'air frais d'un dimanche
après-midi. Oui, je le pensais sincèrement et je me disais que ce serait
véritablement un joli symbole.#
Aujourd’hui,
notre rencontre ne s’est pas déroulée comme prévu. Il se pourrait qu’à un
moment ou un autre les choses nous aient échappés. Avec le recul, j’ai du mal
à analyser ce qui s’est passé, à comprendre comment un tel séisme affectif a pu se produire.
Comment elle a pu oser amener son mec dans ce qui était pour moi, ni plus ni
moins, que notre sanctuaire sacré, ce lieu un peu magique et idéal dans lequel
on vit heureux parce que l'on y est caché. D'une certaine façon, je n’arrive
toujours pas à y croire et si je n'ai rien laissé transparaitre, au cours d'une
discussion forcément moins spontanée qu'à l'accoutumée, moins animée, je sais
qu'en la regardant descendre et disparaître solidement accrochée à l'épaule de
son mec, une certitude s’est imposée à moi. Celle que nous ne monterons jamais
ce grand escalier ensemble. Et tant pis si certaines choses sont faites pour
rester à l'état de douces rêveries, il me reste toujours Matt Berninger pour
les bercer...
Autant le dire tout net, entre Matt Berninger et moi, ce sera à jamais, à la vie, à la mort. Mon
pote barbu blond vénitien qui chante comme jamais le spleen car oui
mesdemoiselles et messieurs, le Baudelaire des années 2000 est un baryton qui
nous vient d'Ohio et qui balance sa déprime sur "I'm afraid of
anyone". C'est mon wingman quand je veux passer pour un garçon sensible
auprès de la fille qui est montée chez moi "boire un verre" et mon psy quand je
veux combattre le désœuvrement à coup de "High Violet". C'est un peu de moi quand j'avais 17 ans et encore plus aujourd'hui, à 25 ans. Allez, j'arrête là mes divagations, joyeuses fêtes à toutes et à tous.
“My
soul you can have it cause it don’t mean shit". Je me la joue pseudo
rebelle en fredonnant du Kasabian et en sirotant mon Lagavulin 16 ans d'âge
parce que j'ai une barbe de trois jours et que j'ai gardé un peu d'affection
pour Sergio Pizzorno. Et ce bien qu'il soit en pleine déliquescence
capillaire et se mue progressivement en un ersatz cockney de Patou Eudeline. Et
puis un peu aussi parce que la déchéance du type qui n'arrive pas à refermer la
parenthèse dorée des années 2000 s'efface derrière le souvenir de toutes ses
parties de PES 5 rythmées au son de "Club Foot".
Bon, je suis pas là pour vous parler métaphysique
rock'n roll mais je dois bien avouer que je me sens un peu chafouin à ce stade de
la soirée, une fois passée l'incertitude de ne pas rentrer seul, vu que deux ou
trois filles potables, et pas forcément célibataires, ont été ferrées avec soin,
à la faveur de quelques regards allumeurs, discussions complices et mains
baladeuses. Et malgré tout, ou plutôt grâce à ça, avant de sortir par la grande
porte de l'amour d'un soir, je me sens d'humeur à exécuter quelques ultimes acrobaties,
gratuites et sans risques ; du coup complètement enivrantes. Et puis, l'envie de
mettre un dernier tacle à cette Suédoise tout en jambes qui est l'épicentre de
la soirée, me hante depuis le premier verre éclusé. Trop sûre d'elle, trop belle, trop évidente. En bref, insupportable pour le justicier que je suis, déterminé à distribuer les bons points de l'érotisme selon mon bon vouloir. Et que dire de l'accent
traînant des pays nordiques qu'elle exhibe alors qu'elle interpelle tous les
mecs de la soirée en leur demandant : "Tu me trouves bonne ?",
feignant de ne pas vraiment saisir le sens de ce qu'elle demande. Sans parler
du gloussement qui suit cette rhétorique socratique version blonde. Et alors
qu'elle s'avance pour me saluer, je m'éloigne vers le bar en proie à une soif aussi
soudaine que calculée, avant de revenir parler à la fille qui l'accompagne. Et
c'est parti pour une discussion les yeux dans les yeux avec son acolyte, en
prenant bien soin de ne pas jeter un seul regard à la classe mannequin. Ce soir,
je n'ai même pas envie de lui faire remarquer que sa robe est horrible, que dans
ce genre de soirée, le dos nu fait plus pute que BCBG. Non, je préfère encore
lui infliger la douleur plus vicieuse de l'invisibilité et je suis tellement
doué à ce jeu, que je pourrais presque choper mes verres en passant le bras à
travers elle. Et puis, la musique commence à s'animer et nous dansons en petit
groupe, une dizaine, puis pas plus de cinq, puis juste sa pote et nous, enfin
elle et moi, et sans doute se dit-elle qu'elle va enfin observer ce regard
lubrique qu'elle a l'habitude de voir s'allumer chez les hommes et que
peut-être, je vais pousser le vice jusqu'à l'attraper par les hanches et oser
me frotter contre elle. C'est sans compter sur cette pote d'école,
en proie à une légère surcharge pondérale et une grosse montée d'alcool, mais
qui a le mérite de passer près de nous au bon moment et sur qui je saute avec un
enthousiasme complètement exagéré.
Une fois la soirée de la blondasse gâchée donc,
je m'attèle à rendre épouvantable la nuit de cette grande brune qui me résiste
depuis trop longtemps et qui à vrai dire, est la seule qui en vaille vraiment
la peine ce soir. Elle a changé, pas complètement bien sûr. Quelque chose d'un
peu plus triste qu'avant dans le fond de l'iris, ce genre de truc à peine
perceptible qui fait qu'elle n'est plus vraiment la même. L'expérience ou la désillusion,
difficile à dire. Je vous parle de Clarisse qui dans son chemisier blanc et son
pantalon liberty a conservé cette cambrure super féminine qui l'avait érigée si
haut dans la hiérarchie des filles de l'école. Le genre de nana que tout le
monde idolâtrait et qui avait le chic
pour se rendre inaccessible comme peuvent d'ailleurs en témoigner les
différents échecs essuyés par votre serviteur. Et pourtant, ce soir les années
de célibat couplées à la perspective croissante de ne finalement pas rencontrer
le mec idéal ont peut-être névrosé Clarisse jusqu'au creux de sa chute de rein enivrante. Fragile et indépendante, aussi paumée que la Patricia
d'A bout de souffle, elle paraît toujours plus sur le fil du rasoir, trop
obnubilée par le mec parfait pour pouvoir s'intéresser à ceux qui l'entourent
et repliée du coup dans une solitude aseptisée. Et si j'avais une once de cœur,
je m'émouvrais de tout ce spleen mais j'ai encore en tête cet open bar au cours
duquel ses yeux gris-vert m'avaient éclaboussé de dédain alors que je tentais, presque
par habitude, une nouvelle approche.
"Nous sommes dans des dynamiques
différentes", me répond-t-elle. Et c'est le moins qu'on puisse dire vu que je cherche
à la baiser depuis 5 ans déjà et qu'elle ne pense qu'à se caser. Et pourtant ce
soir, elle a rarement refusé mes invitations à danser et même si j'ai du
mal à sentir le vent tourner, ses yeux n'en brillent pas moins d'avantage chaque
fois qu'on se croise. Et si je prends un malin plaisir à discuter avec elle
comme si rien d'autre n'importait, le temps d'une chanson, ce n'est que pour
mieux l'abandonner, la suivante lancée. Car je sais que me voir à quelques mètres d'elle, riant bêtement, mes mains posées
sur les cuisses d'une inconnue, suffit largement à empoisonner sa soirée. Et pour cause, elle se tire sans un mot.
Enfin, pas peu fier de mon effet, je m'apprête à
quitter ce beau petit monde au bras d'une nana cheveux châtains virant auburn,
cul sublime et grain de beauté au coin de la bouche. Ne me reste plus qu'à
récupérer mon caban pour survivre à l'enfer glacé de l'hiver parisien. Mais au moment d'entrer dans la chambre où tout le monde a déposé ses affaires, je ne peux
m'empêcher de marquer une hésitation alors que je vois mon manteau et le sien, avachis sur un fauteuil,
main dans la main, emmêlés avec une familiarité soudaine, une lascivité et une
évidence qui me semblent n'avoir qu'une signification... Et je me dis que si dans sa précipitation, Clarisse a oublié son manteau, ce soir j'ai moi même oublié d'arrêter d'être con.
J'avais
rencontré cette fille au cours d'une de ces soirées étudiantes sur lesquelles
semblent pleuvoir des cristaux de MDMA, une fois la nuit tombée, en mode on se
galoche tous et les échanges de fluides corporels vont bon train. Déjà, son
visage de vieille adolescente au regard figé d'ennui tranchait singulièrement
dans cette mare de sentiments, noyé dans l'odeur âcre de la transpiration et de
l'alcool. On s'était quittés comme on s'était abordés, sans promesse pour quoi
que ce soit de plus. C'est à peine si elle m'avait murmuré qu'elle avait froid
lorsque je lui touchais l'épaule une dernière fois, l'esprit déjà tourné vers
une autre. Il faut dire qu'à cette époque-là, passer plus d'une nuit avec la
même fille me semblait une atteinte à la liberté que doit avoir tout jeune
homme de 20 piges dans la découverte de son corps et de celui des autres. Et
c'est non sans une certaine malice que je sautais d'un lit à l'autre. Chien
fou.
Les
années passants, je me suis surpris à repenser à ce dos nu qui me dévisageait
avec morgue au petit matin et au profil ascendant de sa hanche, accentué parce
qu'elle était sur le côté, une jambe légèrement repliée. Et je regrettais de ne
pas avoir pu figer une dernière fois ces traits fins un peu trop pâle dans le
marbre de mon esprit, réalisant trop tard, que j'étais peut être passé à côté
de quelque chose. Mes efforts en matière de stalking et autres recoupements
d'amis d'amis ayant fait chou blanc -c'est comme si elle s'était évaporée- l'amertume
de ne pas la revoir s'était peu à peu mue en certitude de garder au moins un
agréable souvenir de jeunesse.
5
ans plus tard, les reflets des lampadaires du jardin public de la Porte de
Saint Cloud scintillent sur un trottoir trempé que je dévale vitesse grand V et
je pourrais trouver ça beau si mes Clarks gorgées de flotte ne me donnaient pas
la sensation de marcher sur l'eau comme un Jésus des temps modernes alors qu'en
dépit de mes efforts pour les plaquer, la pluie frise mes cheveux de manière
toujours plus insolente. Et puis ça a quelque chose de déprimant de sortir dans
le crépuscule alors qu'il est à peine 6 heures passé, en plein mois de novembre,
non ? Et comme de juste, je n'arrive pas à éprouver ce mélange de libération et
soulagement qui m'habite habituellement, une fois la porte de mon taf passée,
et pour cause, la pensée de la revoir après tout ce temps me tenaille l'estomac.
Car oui, il faut croire que la vie n'est pas toujours garce et qu'elle réserve parfois
des secondes chances, même aux idiots.
Je
l'avais croisée alors qu'elle faisait des courses avec Mathieu, "son ami".
J'avais beau eu rabâcher ces deux mots a priori anodins, les jours qui
suivaient cette rencontre, je n'avais pas réussi à leur donner le sens que je
cherchais. Entendait-elle par-là, UN ami ou SON ami ? Faute d'avoir pu déceler
dans leurs gestes respectifs la trace d'une quelconque relation charnelle, je
m'étais dit que le meilleur moyen d'être fixé était de l'inviter à boire un
verre. N'avait-elle pas dit elle-même que "ce serait bien de discuter du
bon vieux temps" ? Quel bon vieux temps d'ailleurs ? On avait juste couché
ensemble, une fois. Et puis pourquoi BIEN et pas SYMPA ou COOL. Fatigué de me
perdre dans des considérations sémantiques, je lui avais envoyé donc un texto. "Avec
plaisir, m'avait-elle répondu." PLAISIR, hum.
Les
heures précédents mon rendez-vous avec Anna, j'ai développé les symptômes,
chez moi habituels, de tout béguin. Un estomac qui papillonne au moins autant
que mon esprit durant ces minutes interminables passées à rêvasser d'elle, à
imaginer dans le moindre détail le cours entier de notre histoire à venir ;
depuis notre premier baiser jusqu'à notre deuxième première fois, depuis notre emménagement
ensemble jusqu'au jour de mariage, depuis notre dispute sur le groupe de
musique qui jouera ce jour-là à celle sur le prénom des enfants. Un rituel qui,
s'il me fait souvent passer pour un psychopathe aux yeux des gens auxquels je
le raconte, a au moins le mérite de me détendre et de me faire penser que ça va
forcément bien se passer.
Elle
n'a
pas vraiment changé. A peine a-t-elle développé ces quelques rides
caractéristiques des filles qui n'ont pas peur de trop rire, de fins
sillons
qui partent de la commissure de ses lèvres et embellissent plus son
visage
qu'ils ne le vieillissent. Dans sa tenue des plus simples, un haut
blanc, un short en jean et des bottines vernies, elle a un petit air de
Charlie Hilton, la brune mystérieuse de Blouse. Avec des traits moins
durs. Sa seule excentricité semble en
fait se manifester dans la lourde bague qu'elle porte à l'index droit et
dans
ses ongles vernis de noir. On
s'est retrouvés dans ce bar de Bastille qui porte le nom d'une chanson des
Rolling Stones, un bar discret à la devanture rouge dans lequel j'aime bien emmener
les filles pour les voir se faire happer par la déco complètement kitsch. Les
peaux de léopards qui tapissent les murs, les néons colorés qui vous
électrisent… Et puis, il y a rarement grand monde avant 22 heures en semaine,
ce qui permet de se laisser bercer par les morceaux des Stones en toute
intimité.
On
échange des propos sans queue ni tête, on parle d'un tas de choses, je ne sais
plus très bien de quoi. De ce prof qui aimait tâter de la bouteille. Et comme
on parle de cette nouvelle qu'elle écrit, on dérive sur Mailer et cette
histoire de canif qu'il a, un jour, planté dans le sein de sa femme et alors
qu'elle joint le geste à la parole, ces grands yeux frémissent et m'éclatent à
la figure. Je vous jure, les yeux bleus de cette fille sont des pics de forage
si paradisiaques qu'ils subliment l'ennui. Des morceaux de glaces azur
surplombés de cils dont le battement d'aile suffirait, j'en suis sûr, à
provoquer une tornade à l'autre bout de monde… ou mon sourire béat alors que je
suis juste en face d'elle.
J'ai envie de
lui dire que l'idée que quelqu'un puisse lui planter quoi que ce soit dans sa
poitrine me fait horreur. Que ces seins, je n'ai qu'une envie, les embrasser.
Mais malheureusement pour moi les mots restent cramponnés au fond de ma gorge
comme des GI's qui partiraient au front à reculons alors je dégaine un ensemble
de banalité. Et comme je sais que j'ai pas le charisme d'un Ryan Gosling au point
de faire tomber les filles sans avoir besoin de prononcer un mot, je commence à m'inquiéter
de la tournure que prennent les choses. Car j'ai peur que ne s'installe cette tension
"asexuée" dont je sais qu'elle flottera de façon irrémédiable si je
n'arrive pas à provoquer ce point d'inflexion où le verre entre
"amis" devient un rencard. Et peut-être que je mets trop de pression
à vouloir tout trop vite, à pas laisser la complicité s'installer et le charme
infuser tranquillement mais ce genre de rendez-vous s'apparente pour moi à une
véritable course contre la montre dans laquelle le barman qui revient
inlassablement remplir nos verres est un allié efficace. Qu'importe les dialogues,
pourvu qu'on ait l'ivresse.
Et alors que l'horloge tourne, que le barman semble me jeter un dernier regard complice en mode "Mais t'attends quoi coco ?", elle me dit qu'elle a envie de sortir
fumer une clope. A l'air libre, j'observe sa bouche narquoise et sa façon de plisser les
yeux alors qu'elle cherche le briquet dans son sac et je me dis que si je veux
l'embrasser, c'est maintenant ou jamais, avant que l'on ne soit engloutis par
la bouche d'un métro. Là où tout est forcément moins romantique. Et
la pluie recommence à tomber, et je me dis que j'aimerais bien qu'Honoré vienne
nous filmer parce que lui saurait quelle suite donner aux dialogues pour que le
scénario se finisse bien et s'il le faut je suis prêt à me lancer dans de
grandes envolées lyriques, à m'agripper à ce lampadaire qui semble me faire de l’œil, pour lui demander si elle a déjà aimé pour la beauté
du geste avec la morgue nonchalante d'un Louis Garrel.
Et
c'est au moment où je m’apprête à lâcher l'affaire qu'un SDF surgit, qui invective les passants et pue le pinard à 10 mètres et là je me dis que c'est le comble
parce qu'il a pas l'air d'avoir envie de nous lâcher et je sens, que comme d'hab, il va falloir me dépêtrer d'une nouvelle embrouille. Mais c'est quand il lui jette à la figure, regard de tarsier à l'appui, mi-bourré mi-habité, "Tu es pâle comme la mort" que je comprends que le signe que
j'attendais tant vient d'arriver , qu'au fond on a tous droit à notre instant de cinéma, cet instant où on oublie cette insécurité qui nous ligote en permanence . Et j'ai beau avoir bu pas mal de verres, j'ai l'impression de ne jamais avoir été aussi lucide qu'à cette minute où par je ne sais quel instinct protecteur, j'ai envie d'éteindre ce regard azur empli de doutes alors que je l'attrape par les hanches, comme si chacune des pressions de mes
lèvres sur sa bouche pouvait lui insuffler un peu plus de vie. Autour de nous, la pluie n'est plus que bruine et les cris murmures. Silence, on tourne.
Parce qu'on a tous droit à notre dose d'amour, voici un clip qui exalte la romance sauce malaise et donnera raison à ceux qui pensent qu'on se fait parfois baladés comme une marionnette lorqu'on est amoureux. Sinon, j'espère que vous ça va.