mardi 31 janvier 2012

Dernier arrêt d'Autobus

Vivre d'amour et d'anis frais

J'erre dans les couloirs du métro et maudis les mecs qui, dans mon dos, portent des talonnettes dont le martèlement qui se fait plus pressant à mesure qu'ils s'approchent de moi, m'évoque une stagiaire pressée de rejoindre l'afterwork qu'elle fréquente tous les jeudis  ou une Milf dont le cul moulé dans son tailleur de grande marque justifie à la fois le prix de ce dernier et celui de son abonnement à la salle de sport. Autant de promesses d'un cul meilleur qui s'évanouissent lorsqu'ils me dépassent, la mallette dans une main, le BlackBerry dans l'autre, occupé à envoyer un mail à je ne sais quel grouillot de la finance. Mais comme j'ai l'humeur malléable et que l'apparition d'une jolie fille suffit à faire s'évanouir la promesse d'une autre, je retrouve le sourire lorsque cette fille aux cheveux châtains qui gondolent, à la chemise rouge retroussée au niveau des manches et rentrée dans son jean slim, me devance de quelques mètres. Elle aurait pu être jolie, comme tant d'autres. Seulement elle parait si prudente, si méfiante qu'elle semble s'arrêter au bord de la beauté, comme au bord de la vie, avec ses sourires trop policés et ses gestes trop furtifs, mécaniques et peu naturels. Et cette bouche qu'elle ourle, suspicieuse, lorsqu'un étranger lui adresse la parole, lorsque je lui propose de porter sa valise, est une autre barrière de défense qui ne me donne que plus envie de la (sur)monter. Mais comme je suis du genre tenace et que je n'accepte jamais un non comme réponse, elle me lâche mi-excédée, mi-amusée, qu'elle passera la soirée dans un bar du 11ème, l'Autobus.
La foule ultra-lookée qui le peuple tranche singulièrement avec ce troquet qui semble avoir au fil du temps adopté la teinte jaune et laiteuse des ricards que le patron Pierrot, père spiritueux de toute cette foule de soiffards, verse généreusement, interpellant les nouveaux arrivants de ces fameux "Viens la bogosse que je t'arrange ta gueule." L'enthousiasme des garçons pour les jeunes filles aux chignons romantiques, toutes de Sandro vêtues et qui ondulent, irrésistibles, dans ce bain de foule, n'atteint pas la ferveur un peu impuissante du mien. Blasés sur le compte de la perfection physique et sûrs de leur force, c'est à peine s'ils jettent un regard condescendant à cette foule de filles à qui j'ai envie successivement de leur demander leur nom, de leur proposer un verre, enfin de leur tenir ne serait-ce que la main, me tortillant entre chacune d'elles comme un asticot gonflé de passion. Le problème de la beauté c'est que comme l'alcool ou le confort, on s'y habitue et on n'y fait plus gaffe.  Le smicard de l'amour que je suis ne peut lui s'empêcher d'afficher un sourire béat face à tant de possibilités, mettant à nue mon âme débraillée devant tous ces bourges indifférents, cloitrés dans leurs alvéoles d'alcool et chemises APC cintrées.  Déjà les regards se croisent et les complicités secrètes, comme un baiser volé au détour d'une ruelle, se créent, à la faveur d'une atmosphère baignée d'anis et du son des Smiths qui émane de ce juke box d'un autre temps. Sirotant mes verres généreusement dosés, je scrute chaque visage féminin que je croise, m'attachant à greffer à chacun d'entre eux une petite imperfection. Celle-ci qui a les deux dents de devant un poil trop longues, celle-là qui a un nez trop court, trop effacé ou encore l'autre, là-bas, dont les oreilles trop petites, ont du mal à émerger. Car tout le charme d'une fille réside dans ces petites entorses faites à la beauté, des imperfections qui la rendent plus accessible, des imperfections qui, si elle ne les assume pas, l'a rendent encore plus touchante. Oui décidément, je laisse les beautés parfaites aux mecs blasés et sans imagination. Pourtant, Anna et ses hanches qui balancent, Anna et son teint laiteux de poupée, n'en avait aucune d'imperfection. Mais pour elle j'étais prêt à sacrifier à toutes mes convictions.
Manque de bol pour moi, elle m'avertit tout de suite que des années d'expériences l'on mise en garde contre "ces garçons qui veulent te voir très souvent, au début ; évoque un week-end dans une capitale européenne, la première nuit à peine consommée et t'enveloppe de mots doux, une fois levée et ce jusqu'à la fin de la journée. Pour un jour, sans véritable raison, filer dans les bras d'une autre, inconnue ou pire, ex." Manque de bol pour elle, l’intérêt que peut susciter une femme dépend fortement du degré de résistance ou dédain qu'elle oppose aux hommes qui la sollicitent. Elle m'a complètement accroché. Ses réponses évasives à mes questions laissent deviner une fille capable de se mutiler le système nerveux avec des béguins impossibles, le genre de fille dont  tu connais l'âme longtemps avant de découvrir son corps, le genre à pas se laisser aspirée facilement dans un vortex de fausses promesses et sourires cajoleurs. Face à cette équation a priori compliquée ne subsiste donc plus qu'une inconnue, le degré d'alcool que chacun a ingéré. L'alcool est le plus limpide des argumentaires, capable d'éteindre toute trace de velléité. C'est à coup de pintes de ricard que je réussis à convaincre Anna du bien-fondé d'engager une relation sexuelle avec moi.
Un verre de plus et elle me suivra, alors que l'empathie affluera par tous les pores de sa peau. Obéissant à je ne sais quel reste de pudeur adolescente, elle profitera de ce que je détourne les yeux pour se dévêtir dans la lueur tamisée de ma chambre, sans doute parce qu'elle complexe encore de sa petite poitrine, malgré tout l'alcool qui a arrosé sa timidité. Mais elle s'abandonnera enfin à son désir alors que je presserai mes lèvres contre les siennes, une pression plus qu'un baiser durant laquelle j'entrouvrirai les paupières l'espace d'une seconde. Juste pour admirer le spectacle de sa reddition.

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Rendez-vous à l'Autobus les bogosses ! 


mardi 3 janvier 2012

2012, année de la lose ?

Léa c'est doux

Autant être honnête j'ai jamais été un grand fan des soirées de réveillon, ce rassemblement de personnes la plupart étrangères les unes aux autres, réunies parce qu'elles ont jugé cette solution préférable à une soirée en tête à tête avec leur télé et Patrick Sébastien ou pire encore un réveillon en famille, cette caste d'intouchables dans l'échelle sociale de la soirée du 31.
Comme d'habitude, j'avais toujours rien décidé à quelques jours de l'échéance parce que "tu vois je trouve ce genre de truc trop convenus, les gens se mettent trop de pressions pour une soirée comme les autres…"  Et puis entre nous, qui, sinon les personnages de série télé ou de film, a déjà vécu un réveillon inoubliable ? Néanmoins, mon anticonformisme se heurtant comme souvent à mon refus d'être socialement ostracisé, j'avais fini par appeler une pote qui avait eu le mérite de se manifester à mon retour du Mexique pour ne pas finir seul, mon verre de mousseux à la main, entamant le compte à rebours un chapeau en papier crépon sur la tête. Et me voilà donc essayant difficilement de tracer ma route à travers la foule endimanchée, montant les marches du métro direction une fête vers Gambetta. Devant moi, une fille qui porte un slim simili cuir qui ne lui va pas parce qu'elle a le cul un peu trop large et les jambes un poil trop courtes et les plis intempestifs qui lui boudinent les mollets abreuvent abondamment mon sourire mesquin.

A l'intérieur, la fête bat son plein. A mon arrivée dans ce qui devait être il y a une heure ou deux le salon et qui ressemble désormais à une pataugeoire alcoolisée, j'écarquille les yeux pour laisser mon regard bifurquer dans toutes les directions et balayer les filles d'un simple coup d'œil. Là-bas au fond, une petite brune vaguement potable, typiquement le genre de nana capable d'arborer son sac en toile Kooples solidement accroché au coude dans le métro, juste pour montrer à tout le monde qu'elle n'hésite pas à claquer 245 euros dans cette petite robe bustier gansée qu'elle porte ce soir. Et tant pis si elle se condamne par cet achat à porter des escarpins achetés 29 euros chez Bata "parce qu'avec des indemnités de stage de 398 euros difficile de survivre à Paris et ça vois-tu Papa ne le comprend pas". Mais l'important c'est qu'entre Baptiste et elle, ce soit un peu comme entre Adam et Karolina, "couple" dont elle voit l'histoire placardée sur les murs du métro Sentier quand elle va boire un jus de tomate ou un coca cola LIGHT rue Montorgueuil avec ses copines. Et puis, Baptiste est tellement beau dans son jean slim et sa veste en cuir cintrée quand il vient la chercher en Vespa après son verre entre copines. Baptiste parlons-en, ce soir, il porte un tee-shirt marinière col un peu échancré pour laisser ses deux-trois poils de torse prendre l'air alors qu'une fine moustache pourrait souligner son sourire charmeur si sa pilosité inégale ne lui donnait pas l'aspect duveteux des ados. Tout cela sans même s'attarder sur son slim plus étroit que celui des filles de l'assemblée, un slim qui semble lui compresser les burnes au moins autant que sa copine hyperactive. "Eh Bapt', parle-lui de cette expo post-impressionniste qu'on a vu la semaine dernière ! Oh oui et puis ce reportage sur les jeunes russes qui prennent du Krokrodil dans Vice, ça nous a retournés. Dis Bapt' tu pourrais aller me chercher une coupe de champagne ?" C'est du mousseux connasse.

A côté de moi, un groupe de mecs suffisamment pétés pour que l'on devine qu'ils ne feront pas partis des heureux(?) à passer la barre des minuit. Le regard éteint, les gestes alanguis mais la voix décuplée, ils t'interpellent, ton manteau à peine posé, avec l'enthousiasme de vieux potes de régiment et s'assurent que tu as toujours un verre à la main. De véritables petits Saint Bernard éthyliques. A leur droite, une fille avachie sur le canapé, on sent qu'elle a tabassé son joli minois à coup de mousseux et que 2011 est déjà terminé pour elle. A moins que ce grand blond qui lui jette des regards intéressés ne réussisse à l'extraire de sa quasi-inconscience le temps d'une étreinte coquine… Et puis comme on est sur Hip for the Chick, il y a aussi cette fille super jolie, un peu isolée, mystérieuse. Cheveux miel vaguement noués, regard de chat et peau de pêche, une farouche qu'on ne chope pas d'un coup de lasso, ça se voit. Elle s'appelle Prudence et ça lui va bien car elle semble aussi fugace et insaisissable que Léa Seydoux dans "Belle Epine". Elle porte un grand pull col roulé beige qu'on devine enfilé à la va-vite et elle discute avec une pote toute aussi jolie qu'elle mais sur laquelle je ne m'attarde pas car ma pote Julie me signifie avec un sourire entendu que "c'est une goudou". Et comme elle voit que je comprends pas elle précise, "c'est une lesbienne". OK.
La nana qui organise la soirée est plutôt cool mais le sourire immuable qu'elle trimballe depuis déjà une heure m'effraie à un tel point que je me demande si elle le lâche avant d'aller s'endormir. Une question qui restera sans réponse à la faveur d'un verre que me resservent les types de tout à l'heure, mes Saint Bernard. Je n'aime pas vraiment la vodka mais je dois admettre qu'à partir d'un certain moment les circonstances imposent que l'on arrête de faire son gourmet et ce même si la brulure humide de la vodka qui refroidit la bouche et met la gorge en feu n'ait pas exactement ma tasse de thé.

Et alors que les minutes puis les heures s'égrènent doucement, que minuit menace à tout moment d'apparaître et que le vacarme ambiant s'est transformé en murmure ouaté pour mes oreilles alanguies par l'alcool, j'arrive à ce stade où tu te retrouves seul comme un con et tu te dis qu'il vaut mieux faire n'importe quoi que rien du tout. Un peu comme quand tu t'es trituré l'esprit des heures pour envoyer un texto fin et attentionné (mais qui n'en dévoile pas trop car tu ne veux pas passer pour une éponge sentimentale) à la fille que tu chines depuis quelques rencarts infructueux. Et à chaque fois que tu écris ce putain de texto, vient ce point d'inflexion où tu te dis que ce ne sont pas trois mots changés qui vont faire la différence alors tu appuis sur le bouton envoyé en jetant un regard de défiance au type tout en haut.
Oubliant donc toute cette pudeur qui m'empêche habituellement d'exprimer le moindre sentiment, je m'avance vers une Prudence enfin esseulée, prêt à accrocher son regard avec mon sourire et un verre de punch comme hameçons.
On m'a souvent dit que j'étais un garçon tactile, ça n'a jamais été aussi vrai qu'à cette seconde où j'ai attrapé sa main gonflé par je ne sais quelle subite confiance en moi, sans doute parce que la vodka vibrait très fort dans ma tête, alors que j'avais à peine eu le temps d'échanger quelques banalités avec elles. Et c'était plutôt un timing parfait parce qu'un type avait eu la bonne idée d'abandonner les Rihanna et Florida de circonstance pour balancer ce morceau des Gangs of four qui sent tellement le sexe que t'as subitement envie de faire l'amour-là, au beau milieu de la foule, les premières paroles à peine jetées avec morgue par le chanteur. "Your kiss so sweet. Your sweat so sour. Sometimes I'm thinking that I love you. But I know it's only lust." Alors que l'on murmure ses paroles à l'unisson, j'ai envie de lui arracher ce pull qui empêche tout contact avec cette peau que je devine délicate et nacrée rien qu'à l'aspect de ses mains. On est tellement bien qu'on n'aperçoit même pas les regards noirs que nous lance la pote de Prudence, sans doute dégoûtée de se retrouver seule alors que l'on nage dans un océan de coton éthylique. Cette dernière demi-heure rythmée par les cris d'un type dont les "10 – 9 - 8…" lancés toutes les cinq minutes finissent par tomber dans l'indifférence générale s'étire avec la tiédeur du miel qui coule dans un tisane, langoureusement. Et j'ai envie de retenir 2011 à jamais, je suis si bien avec elle et tellement clair en moi, si immodérément amoureux de cet instant que je voudrais entamer lentement l'adoration de chacune de ces secondes qui me filent entre les doigts.

Alors que dans ce combat perdu d'avance, le compte à rebours fatidique parvient à son terme, que des types débouchent le champagne et arrosent l'assistance avec la ferveur de pilotes de formule 1, la brève seconde durant lequel j'ai lâché la main de Prudence pour dégager mes yeux aveuglés par la mousse suffit à l'éloigner de moi. Et c'est finalement pas du miel que je sens bouillonner dans mes veines sinon un ressentiment proportionnel à mon envie d'assaillir ses lèvres brûlées par la vodka lorsque je la vois qui me tourne le dos, embrassant fiévreusement sa "pote". Putain d'année 2012.


mardi 20 décembre 2011

Pour un flirt avec toi


C’est une toute petite place dans Paris, un peu à l’écart du monde. Pas vraiment une place en fait, plutôt le croisement de plusieurs chemins poussiéreux dans cet endroit qu'on appelle le Père Lachaise. Ces derniers temps, j'y viens souvent en voisin, pousser des petits ballons d'haleine givrée les dimanche après-midi, pour cuver en silence mes excès de la veille alors que je regarde les filles déposer religieusement un baiser sur la sépulture d'Oscar Wilde. Et puis, j'aime bien déambuler parmi ces arbres dégarnis sur lesquels ne subsiste plus qu'un mince toupet de feuilles, un couvre-chef dont je sais qu'il ne survivra pas longtemps à cet hiver mordant.
C'est un lieu isolé, loin de l’excitation de la ville, un endroit où le temps n’a pas de prise, forcément c'est un cimetière, un endroit où rien ne s’écoule exactement de la même façon…. Un lieu un peu magique et idéal pour un amour caché, j’imagine. 

Depuis quelques semaines déjà, je la vois arriver par le même escalier défraîchi qui monte jusque-là, alors que j’ai moi-même emprunté un sentier escarpé, slalomant entre Molière et La Fontaine. Deux itinéraires distincts pour arriver au même endroit et se retrouver. Partager un moment de vie, une discussion, des rires, des regards… Avant de se quitter, difficilement, plus tard. Triste séparation à peine atténuée par la perspective de se revoir, minutes intenses durant lequel j'ai envie de m'abandonner à cette hésitation amoureuse. Mais toujours, chacun repart par où il est venu.
Et à chaque fois, cette envie de lui plaire, plus que celle, forcément plus égoïste, de l'impressionner. Ses cheveux miels, carré court presque plongeant à la Carey Mulligan, qui révèlent des traits mutins. Son enthousiasme et ses lunettes écaillées qui m'expliquent qu'elle est institutrice parce que "tu vois, c'est vraiment à cet âge qu'on peut faire une différence". Elle dit ça en me regardant droit dans les yeux et ça me touche de voir quelqu'un d'aussi investie dans son taf alors que je suis complètement paumé à ce niveau là. Et quand elle parle de son mec, ça me rend là aussi envieux parce qu'on voit bien qu'elle le met au-dessus de tout, qu'elle sait accepter le moindre de ses défauts voire même les apprécier, chose qu'il faut bien admettre j'ai toujours été incapable de faire, en témoigne la fulgurance de la plus longue de mes relations.  Et puis, elle a ce don pour te mettre à l'aise, un naturel qui lui vaut sans doute la sympathie de tous les garçons qu'elle rencontre, des types qui comprennent qu'ils n'ont pas besoin de s'allumer à coup de pintes et de shooters pour surmonter leur appréhension, des types qui n'ont qu'à ouvrir la bouche pour se sentir les plus spirituels du monde en sa compagnie. Une fille saine quoi.

Et c'est vrai que j'aime ses yeux qui s'agrandissent encore et encore, comme saisis d'une sorte d'amusante détermination, et toujours ils me sourient, enfin elle me sourit. Un sourire qui n'a pas peur de révéler ses belles dents blanches, un sourire qui s'assume et qui, aussi candide soit-il à cause des contours particuliers de son visage et de l'indépendance de son humeur, est toujours celui d'une invité étincelante. Et je me sens transporté toujours plus haut, pour ne retomber que lorsque le sourire, ayant atteint la limite de la grimace, s'efface aussi discrètement qu'il n'a été expansif. Et ça devient une drogue, et très vite l'envie de contempler ce visage avec un ravissement inépuisable. Et l'envie aussi, de le voir de plus près.

Sur cette petite place dont je vous ai parlé, il y a un autre escalier qui part et qui monte, encore plus haut. J'ai toujours été persuadé que cet escalier, un jour, nous le gravirions ensemble. Je savais pertinemment qu'elle était prise et heureuse mais enivré par sa confiance en moi et son bien-être, je me persuadais que même s'il fallait laisser quelques hivers s'écouler sur le Père Lachaise, tôt ou tard, on se trouverait. Et main dans la main, on entendrait Matt Berninger murmurer "I need my girl" dans l'air frais d'un dimanche après-midi. Oui, je le pensais sincèrement et je me disais que ce serait véritablement un joli symbole.#

Aujourd’hui, notre rencontre ne s’est pas déroulée comme prévu. Il se pourrait qu’à un moment ou un autre les choses nous aient échappés. Avec le recul, j’ai du mal à analyser ce qui s’est passé, à comprendre comment un tel séisme affectif a pu se produire. Comment elle a pu oser amener son mec dans ce qui était pour moi, ni plus ni moins, que notre sanctuaire sacré, ce lieu un peu magique et idéal dans lequel on vit heureux parce que l'on y est caché. D'une certaine façon, je n’arrive toujours pas à y croire et si je n'ai rien laissé transparaitre, au cours d'une discussion forcément moins spontanée qu'à l'accoutumée, moins animée, je sais qu'en la regardant descendre et disparaître solidement accrochée à l'épaule de son mec, une certitude s’est imposée à moi. Celle que nous ne monterons jamais ce grand escalier ensemble. Et tant pis si certaines choses sont faites pour rester à l'état de douces rêveries, il me reste toujours Matt Berninger pour les bercer...

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Autant le dire tout net, entre Matt Berninger et moi, ce sera à jamais, à la vie, à la mort. Mon pote barbu blond vénitien qui chante comme jamais le spleen car oui mesdemoiselles et messieurs, le Baudelaire des années 2000 est un baryton qui nous vient d'Ohio et qui balance sa déprime sur "I'm afraid of anyone". C'est mon wingman quand je veux passer pour un garçon sensible auprès de la fille qui est montée chez moi "boire un verre" et mon psy quand je veux combattre le désœuvrement à coup de "High Violet". C'est un peu de moi quand j'avais 17 ans et encore plus aujourd'hui, à 25 ans. Allez, j'arrête là mes divagations, joyeuses fêtes à toutes et à tous.


mercredi 30 novembre 2011

Le Connard enchaîné

Serial Photo-chopeur
“My soul you can have it cause it don’t mean shit". Je me la joue pseudo rebelle en fredonnant du Kasabian et en sirotant mon Lagavulin 16 ans d'âge parce que j'ai une barbe de trois jours et que j'ai gardé un peu d'affection pour Sergio Pizzorno. Et ce bien qu'il soit en pleine déliquescence capillaire et se mue progressivement en un ersatz cockney de Patou Eudeline. Et puis un peu aussi parce que la déchéance du type qui n'arrive pas à refermer la parenthèse dorée des années 2000 s'efface derrière le souvenir de toutes ses parties de PES 5 rythmées au son de "Club Foot".

Bon, je suis pas là pour vous parler métaphysique rock'n roll mais je dois bien avouer que je me sens un peu chafouin à ce stade de la soirée, une fois passée l'incertitude de ne pas rentrer seul, vu que deux ou trois filles potables, et pas forcément célibataires, ont été ferrées avec soin, à la faveur de quelques regards allumeurs, discussions complices et mains baladeuses. Et malgré tout, ou plutôt grâce à ça, avant de sortir par la grande porte de l'amour d'un soir, je me sens d'humeur à exécuter quelques ultimes acrobaties, gratuites et sans risques ; du coup complètement enivrantes. Et puis, l'envie de mettre un dernier tacle à cette Suédoise tout en jambes qui est l'épicentre de la soirée, me hante depuis le premier verre éclusé. Trop sûre d'elle, trop belle, trop évidente. En bref, insupportable pour le justicier que je suis, déterminé à distribuer les bons points de l'érotisme selon mon bon vouloir. Et que dire de l'accent traînant des pays nordiques qu'elle exhibe alors qu'elle interpelle tous les mecs de la soirée en leur demandant : "Tu me trouves bonne ?", feignant de ne pas vraiment saisir le sens de ce qu'elle demande. Sans parler du gloussement qui suit cette rhétorique socratique version blonde. Et alors qu'elle s'avance pour me saluer, je m'éloigne vers le bar en proie à une soif aussi soudaine que calculée, avant de revenir parler à la fille qui l'accompagne. Et c'est parti pour une discussion les yeux dans les yeux avec son acolyte, en prenant bien soin de ne pas jeter un seul regard à la classe mannequin. Ce soir, je n'ai même pas envie de lui faire remarquer que sa robe est horrible, que dans ce genre de soirée, le dos nu fait plus pute que BCBG. Non, je préfère encore lui infliger la douleur plus vicieuse de l'invisibilité et je suis tellement doué à ce jeu, que je pourrais presque choper mes verres en passant le bras à travers elle. Et puis, la musique commence à s'animer et nous dansons en petit groupe, une dizaine, puis pas plus de cinq, puis juste sa pote et nous, enfin elle et moi, et sans doute se dit-elle qu'elle va enfin observer ce regard lubrique qu'elle a l'habitude de voir s'allumer chez les hommes et que peut-être, je vais pousser le vice jusqu'à l'attraper par les hanches et oser me frotter contre elle. C'est sans compter sur cette pote d'école, en proie à une légère surcharge pondérale et une grosse montée d'alcool, mais qui a le mérite de passer près de nous au bon moment et sur qui je saute avec un enthousiasme complètement exagéré.

Une fois la soirée de la blondasse gâchée donc, je m'attèle à rendre épouvantable la nuit de cette grande brune qui me résiste depuis trop longtemps et qui à vrai dire, est la seule qui en vaille vraiment la peine ce soir. Elle a changé, pas complètement bien sûr. Quelque chose d'un peu plus triste qu'avant dans le fond de l'iris, ce genre de truc à peine perceptible qui fait qu'elle n'est plus vraiment la même. L'expérience ou la désillusion, difficile à dire. Je vous parle de Clarisse qui dans son chemisier blanc et son pantalon liberty a conservé cette cambrure super féminine qui l'avait érigée si haut dans la hiérarchie des filles de l'école. Le genre de nana que tout le monde idolâtrait  et qui avait le chic pour se rendre inaccessible comme peuvent d'ailleurs en témoigner les différents échecs essuyés par votre serviteur. Et pourtant, ce soir les années de célibat couplées à la perspective croissante de ne finalement pas rencontrer le mec idéal ont peut-être névrosé Clarisse jusqu'au creux de sa chute de rein enivrante. Fragile et indépendante, aussi paumée que la Patricia d'A bout de souffle, elle paraît toujours plus sur le fil du rasoir, trop obnubilée par le mec parfait pour pouvoir s'intéresser à ceux qui l'entourent et repliée du coup dans une solitude aseptisée. Et si j'avais une once de cœur, je m'émouvrais de tout ce spleen mais j'ai encore en tête cet open bar au cours duquel ses yeux gris-vert m'avaient éclaboussé de dédain alors que je tentais, presque par habitude, une nouvelle approche.

"Nous sommes dans des dynamiques différentes", me répond-t-elle. Et c'est le moins qu'on puisse dire vu que je cherche à la baiser depuis 5 ans déjà et qu'elle ne pense qu'à se caser. Et pourtant ce soir, elle a rarement refusé mes invitations à danser et même si j'ai du mal à sentir le vent tourner, ses yeux n'en brillent pas moins d'avantage chaque fois qu'on se croise. Et si je prends un malin plaisir à discuter avec elle comme si rien d'autre n'importait, le temps d'une chanson, ce n'est que pour mieux l'abandonner, la suivante lancée. Car je sais que me voir à quelques mètres d'elle, riant bêtement, mes mains posées sur les cuisses d'une inconnue, suffit largement à empoisonner sa soirée. Et pour cause, elle se tire sans un mot.

Enfin, pas peu fier de mon effet, je m'apprête à quitter ce beau petit monde au bras d'une nana cheveux châtains virant auburn, cul sublime et grain de beauté au coin de la bouche. Ne me reste plus qu'à récupérer mon caban pour survivre à l'enfer glacé de l'hiver parisien. Mais au moment d'entrer dans la chambre où tout le monde a déposé ses affaires, je ne peux m'empêcher de marquer une hésitation alors que je vois mon manteau et le sien, avachis sur un fauteuil, main dans la main, emmêlés avec une familiarité soudaine, une lascivité et une évidence qui me semblent n'avoir qu'une signification... Et je me dis que si dans sa précipitation, Clarisse a oublié son manteau, ce soir j'ai moi même oublié d'arrêter d'être con.




mardi 22 novembre 2011

Les chansons d'amour (sous la pluie)


J'avais rencontré cette fille au cours d'une de ces soirées étudiantes sur lesquelles semblent pleuvoir des cristaux de MDMA, une fois la nuit tombée, en mode on se galoche tous et les échanges de fluides corporels vont bon train. Déjà, son visage de vieille adolescente au regard figé d'ennui tranchait singulièrement dans cette mare de sentiments, noyé dans l'odeur âcre de la transpiration et de l'alcool. On s'était quittés comme on s'était abordés, sans promesse pour quoi que ce soit de plus. C'est à peine si elle m'avait murmuré qu'elle avait froid lorsque je lui touchais l'épaule une dernière fois, l'esprit déjà tourné vers une autre. Il faut dire qu'à cette époque-là, passer plus d'une nuit avec la même fille me semblait une atteinte à la liberté que doit avoir tout jeune homme de 20 piges dans la découverte de son corps et de celui des autres. Et c'est non sans une certaine malice que je sautais d'un lit à l'autre. Chien fou.
Les années passants, je me suis surpris à repenser à ce dos nu qui me dévisageait avec morgue au petit matin et au profil ascendant de sa hanche, accentué parce qu'elle était sur le côté, une jambe légèrement repliée. Et je regrettais de ne pas avoir pu figer une dernière fois ces traits fins un peu trop pâle dans le marbre de mon esprit, réalisant trop tard, que j'étais peut être passé à côté de quelque chose. Mes efforts en matière de stalking et autres recoupements d'amis d'amis ayant fait chou blanc -c'est comme si elle s'était évaporée- l'amertume de ne pas la revoir s'était peu à peu mue en certitude de garder au moins un agréable souvenir de jeunesse.

5 ans plus tard, les reflets des lampadaires du jardin public de la Porte de Saint Cloud scintillent sur un trottoir trempé que je dévale vitesse grand V et je pourrais trouver ça beau si mes Clarks gorgées de flotte ne me donnaient pas la sensation de marcher sur l'eau comme un Jésus des temps modernes alors qu'en dépit de mes efforts pour les plaquer, la pluie frise mes cheveux de manière toujours plus insolente. Et puis ça a quelque chose de déprimant de sortir dans le crépuscule alors qu'il est à peine 6 heures passé, en plein mois de novembre, non ? Et comme de juste, je n'arrive pas à éprouver ce mélange de libération et soulagement qui m'habite habituellement, une fois la porte de mon taf passée, et pour cause, la pensée de la revoir après tout ce temps me tenaille l'estomac. Car oui, il faut croire que la vie n'est pas toujours garce et qu'elle réserve parfois des secondes chances, même aux idiots.
Je l'avais croisée alors qu'elle faisait des courses avec Mathieu, "son ami". J'avais beau eu rabâcher ces deux mots a priori anodins, les jours qui suivaient cette rencontre, je n'avais pas réussi à leur donner le sens que je cherchais. Entendait-elle par-là, UN ami ou SON ami ? Faute d'avoir pu déceler dans leurs gestes respectifs la trace d'une quelconque relation charnelle, je m'étais dit que le meilleur moyen d'être fixé était de l'inviter à boire un verre. N'avait-elle pas dit elle-même que "ce serait bien de discuter du bon vieux temps" ? Quel bon vieux temps d'ailleurs ? On avait juste couché ensemble, une fois. Et puis pourquoi BIEN et pas SYMPA ou COOL. Fatigué de me perdre dans des considérations sémantiques, je lui avais envoyé donc un texto. "Avec plaisir, m'avait-elle répondu." PLAISIR, hum.
Les heures précédents mon rendez-vous avec Anna, j'ai développé les symptômes, chez moi habituels, de tout béguin. Un estomac qui papillonne au moins autant que mon esprit durant ces minutes interminables passées à rêvasser d'elle, à imaginer dans le moindre détail le cours entier de notre histoire à venir ; depuis notre premier baiser jusqu'à notre deuxième première fois, depuis notre emménagement ensemble jusqu'au jour de mariage, depuis notre dispute sur le groupe de musique qui jouera ce jour-là à celle sur le prénom des enfants. Un rituel qui, s'il me fait souvent passer pour un psychopathe aux yeux des gens auxquels je le raconte, a au moins le mérite de me détendre et de me faire penser que ça va forcément bien se passer.

Elle n'a pas vraiment changé. A peine a-t-elle développé ces quelques rides caractéristiques des filles qui n'ont pas peur de trop rire, de fins sillons qui partent de la commissure de ses lèvres et embellissent plus son visage qu'ils ne le vieillissent. Dans sa tenue des plus simples, un haut blanc, un short en jean et des bottines vernies, elle a un petit air de Charlie Hilton, la brune mystérieuse de Blouse. Avec des traits moins durs. Sa seule excentricité semble en fait se manifester dans la lourde bague qu'elle porte à l'index droit et dans ses ongles vernis de noir. On s'est retrouvés dans ce bar de Bastille qui porte le nom d'une chanson des Rolling Stones, un bar discret à la devanture rouge dans lequel j'aime bien emmener les filles pour les voir se faire happer par la déco complètement kitsch. Les peaux de léopards qui tapissent les murs, les néons colorés qui vous électrisent… Et puis, il y a rarement grand monde avant 22 heures en semaine, ce qui permet de se laisser bercer par les morceaux des Stones en toute intimité.
On échange des propos sans queue ni tête, on parle d'un tas de choses, je ne sais plus très bien de quoi. De ce prof qui aimait tâter de la bouteille. Et comme on parle de cette nouvelle qu'elle écrit, on dérive sur Mailer et cette histoire de canif qu'il a, un jour, planté dans le sein de sa femme et alors qu'elle joint le geste à la parole, ces grands yeux frémissent et m'éclatent à la figure. Je vous jure, les yeux bleus de cette fille sont des pics de forage si paradisiaques qu'ils subliment l'ennui. Des morceaux de glaces azur surplombés de cils dont le battement d'aile suffirait, j'en suis sûr, à provoquer une tornade à l'autre bout de monde… ou mon sourire béat alors que je suis juste en face d'elle.   
J'ai envie de lui dire que l'idée que quelqu'un puisse lui planter quoi que ce soit dans sa poitrine me fait horreur. Que ces seins, je n'ai qu'une envie, les embrasser. Mais malheureusement pour moi les mots restent cramponnés au fond de ma gorge comme des GI's qui partiraient au front à reculons alors je dégaine un ensemble de banalité. Et comme je sais que j'ai pas le charisme d'un Ryan Gosling au point de faire tomber les filles sans avoir besoin de prononcer un mot, je commence à m'inquiéter de la tournure que prennent les choses. Car j'ai peur que ne s'installe cette tension "asexuée" dont je sais qu'elle flottera de façon irrémédiable si je n'arrive pas à provoquer ce point d'inflexion où le verre entre "amis" devient un rencard. Et peut-être que je mets trop de pression à vouloir tout trop vite, à pas laisser la complicité s'installer et le charme infuser tranquillement mais ce genre de rendez-vous s'apparente pour moi à une véritable course contre la montre dans laquelle le barman qui revient inlassablement remplir nos verres est un allié efficace. Qu'importe les dialogues, pourvu qu'on ait l'ivresse.

Et alors que l'horloge tourne, que le barman semble me jeter un dernier regard complice en mode "Mais t'attends quoi coco ?", elle me dit qu'elle a envie de sortir fumer une clope. A l'air libre, j'observe sa bouche narquoise et sa façon de plisser les yeux alors qu'elle cherche le briquet dans son sac et je me dis que si je veux l'embrasser, c'est maintenant ou jamais, avant que l'on ne soit engloutis par la bouche d'un métro. Là où tout est forcément moins romantique. Et la pluie recommence à tomber, et je me dis que j'aimerais bien qu'Honoré vienne nous filmer parce que lui saurait quelle suite donner aux dialogues pour que le scénario se finisse bien et s'il le faut je suis prêt à me lancer dans de grandes envolées lyriques, à m'agripper à ce lampadaire qui semble me faire de l’œil, pour lui demander si elle a déjà aimé pour la beauté du geste avec la morgue nonchalante d'un Louis Garrel.

Et c'est au moment où je m’apprête à lâcher l'affaire qu'un SDF surgit, qui invective les passants et pue le pinard à 10 mètres et là je me dis que c'est le comble parce qu'il a pas l'air d'avoir envie de nous lâcher et je sens, que comme d'hab, il va falloir me dépêtrer d'une nouvelle embrouille. Mais c'est quand il lui jette à la figure, regard de tarsier à l'appui, mi-bourré mi-habité, "Tu es pâle comme  la mort" que je comprends que le signe que j'attendais tant vient d'arriver , qu'au fond on a tous droit à notre instant de cinéma, cet instant où on oublie cette insécurité qui nous ligote en permanence . Et j'ai beau avoir bu pas mal de verres, j'ai l'impression de ne jamais avoir été aussi lucide qu'à cette minute où par je ne sais quel instinct protecteur, j'ai envie d'éteindre ce regard azur empli de doutes alors que je l'attrape par les hanches, comme si chacune des pressions de mes lèvres  sur sa bouche pouvait lui insuffler un peu plus de vie. Autour de nous, la pluie n'est plus que bruine et les cris murmures. Silence, on tourne.

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Parce qu'on a tous droit à notre dose d'amour, voici un clip qui exalte la romance sauce malaise et donnera raison à ceux qui pensent qu'on se fait parfois baladés comme une marionnette lorqu'on est amoureux. Sinon, j'espère que vous ça va.




vendredi 21 octobre 2011

Une teille de plus à la mer

A.M.
Les garçons gueulent et les filles gloussent. Les verres tintent et les murs tremblent. Elle fait la gueule et moi je râle et je lui demande pourquoi elle ne m'appelle jamais avant minuit, pourquoi elle me demande toujours de la rejoindre dans des endroits pas possibles, beaucoup trop bruyants et alcoolisés pour que l'on ait une discussion d'adulte. Elle hausse ses sourcils épais alors que ses cheveux noirs coulent sur son gilet blanc angora comme une bouteille d'encre dans l'écume de la mer. Elle soupire.

Je vous assure que c’est douloureux d’être amoureux d'une fille à s'en empoisonner les sens, sans trouver aucun remède ni échappatoire. C'est encore plus compliqué lorsque son cœur est déjà pris et qu'on n'a pas d'autre choix que de laisser le "i" d'aimer se noyer dans l'amer, pendu à un état de nausée permanente, tenaillé par l'envie de lui vomir nos sentiments à chaque fois qu'on la voit sourire à son mec, lui effleurer la main ou lui caresser la joue dans un sourire entendue. Dans ces moments, je pense à ce con de Sacha Guitry qui criait à qui voulait bien l'entendre, qu'à tout prendre il vaut mieux aimer qu'être aimé. Et venant d'un type qui a dû coucher avec le tout Paris d'après-guerre je pourrais trouver le commentaire amusant si ma misère sentimentale ne le rendait pas infiniment amer.

Et c'est encore le tracas qui me hante quand je la regarde dans les yeux alors que son silence me plombe, quoique puisse en penser celui qui m'a dit un jour que si la parole est d'argent, le silence est d'or. Son mec lui fait un signe et elle m'abandonne, une fois de plus, alors sans un mot je me dirige vers la fenêtre pour essayer de ressaisir ce qui peut l'être encore. Dehors, la lune éclabousse la cour intérieure et je sonde le ciel privé de toute étoile par la pollution parisienne. Seul l'écho d'une bouteille qui se fracasse dans la benne à ordure vient rompre un silence qui contraste avec le brouhaha qui s'annonce derrière moi. Un type vient me voir pour engager la discussion et fait les frais de ma mauvaise humeur, du moins jusqu'à ce qu'il me tende un joint dont les quelques bouffées me le rendent beaucoup plus sympathique. Au moins son herbe me permet-elle d'évacuer partiellement la rage sourde qui m'anime, une violence que je ne peux diriger vers personne d'autre que moi-même car après tout, elle, je l'aime. Et peu à peu, ses lèvres semblent remuer en silence et je n'entends plus ce qu'il dit, une bribe de mots mis à part. Du genre "c'est cool non ?" ou "donc là je vois ce type". Et je me contente d'acquiescer de la tête car à ce stade de la soirée les mots n'ont plus de sens ou d'importance. Le sourire de ce type fait écho au sien, oui c'est bien d'elle que je vous parle à nouveau, elle qui me balance son bonheur à la figure à chaque fois qu'elle approche son mec, au point que j'en ai les jambes qui tressaillent. D'ailleurs, je me rends compte qu'il est temps de les prendre à mon coup, conscient que je dois être le seul îlot de tristesse dans ce maelström de félicité, alors je dévale chaque marche qui m'éloigne d'elle avec l'enthousiasme d'un taulard qui part en permission et je me retrouve, seul, dans la rue.

Et même les arbres semblent soupirer, stimulés par le vent qui siffle entre les dernières feuilles de l'automne, et j'ai envie de courir comme un fou, porté par l'écho précipité de mes pas qui hurlent dans les rues désertes, sans jamais m'arrêter de peur que mon corps fonde en larmes. Mais déjà j'ai besoin de reprendre mon souffle dans l'un de ces rades ouverts toute la nuit durant et je balaye la salle du regard, passant des quelques piliers de comptoirs habituels à ces trois nanas passablement éméchées, avant de me poser sur le comptoir en zinc et commander un verre de sky. Le pli qu'il a au coin des lèvres donne au barman des airs de John Fante berbère et je me dis que c'est bon signe, d'ailleurs c'est clair qu'on se comprend car, sans un mot, il porte une bouteille au bar, en prévision des prochaines heures passées à éponger ma tristesse.

Et comme souvent, à coups de verres de whisky, je tabasse la déprime qui se niche sur mon épaule depuis ce jour où j'ai croisé son regard amande. Et comme toujours c'est Jack qui prend le dessus dans ce combat de boxe éthylique et chaque rasade est un uppercut qui me rend toujours plus groggy. Et je sais bien que, tôt ou tard, je finirai au tapis, lorsque l'hébétude aura éteint toute trace de vie dans mes yeux mais je ne peux m'en empêcher, tant il est plus facile de baisser les bras que de sonder les recoins cachottiers de son cœur recouvert de laine nacrée… Ou de partir dans une guérilla sentimentale, le couteau entre les dents et le cœur en bandoulière.

Et puis comme après toute fête passée avec elle, ou à défaut dans la même pièce qu'elle, vient ce moment où je me dis que plus tard, alors que la nuit se dilue dans le début de la journée et que les lève tôt côtoient enfin les couche tard, j’aimerais la ramener chez elle, juste pour lui tenir la main dans le métro, parce que rien ne me rendrait plus heureux que ce plaisir simple que les Beatles chantaient. Et je laisserais sa tête brune reposer sur mon épaule alors que je respirerais tranquillement les effluves parfumées de ses cheveux, soûl de bonheur. 

Mais au lieu de tout ça, ivre de whisky et de frustration, je sais déjà que je finirai allongé dans le lit de cette blonde qui ne me lâche pas des yeux depuis tout à l'heure. Et je sais aussi que je lui ferai l'amour de façon brutale et maladroite, me comportant comme le pire des connards, refusant de goûter à l'intimité de ses lèvres et oubliant son nom à la minute où je la quitterai… Juste parce qu'elle ne porte pas de gilet blanc angora.



mercredi 12 octobre 2011

Pour une poignée d'amour



Je suis allongé et je sais où je suis… Et c'est déjà un miracle. L'haleine chaude de la rue gonfle le rideau de la chambre et vient caresser langoureusement le bas de ma nuque. Il est 14 heures et le soleil qui déchire la pièce de manière presque aveuglante nous rappelle à la réalité alors que toute une vie s'affaire au dehors, depuis un moment. Je lui propose un verre mais elle me dit qu'une vraie femme peut boire au goulot alors je lui passe la bouteille de Jack et je vois sa gorge se nouer lorsque le liquide traverse sa glotte. Elle ne peut s'empêcher d'esquisser une légère grimace qu'elle réprime alors qu'elle gobe son cachet de Xanax. Elle me dit de ne pas m'inquiéter. J'allume un clope que je lui tends, une fois mon bras passée sous sa masse de cheveux bouclés à la couleur indéfinissable. J'attire ce visage aux yeux de chats vers ma poitrine dans un ronronnement de plaisir et je la regarde droit dans les yeux pour lui faire comprendre qu'aujourd'hui ce n'est qu'elle et moi.  L'avantage avec elle c'est qu'on ne s'embête pas à entamer des préambules interminables ou à ponctuer le sexe de paroles dénuées de tout sens, juste parce que les silences sont trop lourds. Non, on se fait plutôt les partisans d'un amour aussi minimaliste que la déco de cette chambre dont le seul meuble est la table basse en cerisier, d'un designer japonais coté à ce qu'elle m'a dit un jour, et qui sert à la fois de bar et de table de chevet. On trinque à ça, sans un mot et sans lever le coude.

Se dégageant de mon étreinte, elle se lève et se dirige vers l'enceinte située dans un coin. Elle pianote nerveusement sur son IPod et arrête son choix sur un morceau qu'elle écoute en boucle depuis qu'elle a vu le film de Nicolas Winding Refn, Drive. Elle commence à enchainer les poses lascives en minaudant sur "A real Hero" de College. Je me fends d'un sourire alors elle me pique mes lunettes et commence à me mimer, vêtue de ma seule chemise, baignée dans la lumière blanche de ce début de journée qui n'en est pas un. A une chemise à carreau près, on pourrait se croire dans un de ces shoots du journal de Terry Richardson où Terry et son modèle échangent leurs fringues. Elle a les pieds sales et les cheveux ébouriffés comme une Manon des sources qui auraient un peu trop trainé ses fripes sur les trottoirs parisiens  mais n'en est pas moins belle pour autant. C'est d'ailleurs ce qui l'a rend si terriblement excitante, le peu d'intérêt qu'elle porte à son apparence extérieure et puis, elle ne porte pas de culotte et me laisse admirer son pubis rasé de près. Un sexe de jeune fille qui me met l'espace de quelques instants mal à l'aise. Le temps de planter mon regard sur ces lèvres fermes que seules des années de pratique ont pu pétrir… Me voilà soulagé.

Elle glousse, se contorsionne et rabat ses cheveux vers son épaule gauche, son sourire s'évapore dans une moue badine. Elle danse autour de mon envie et mon sang ne fait qu'un tour, affluant massivement vers le bas de mon corps. Elle le remarque et en profite pour revenir à la charge, se faufilant à travers les draps, effleurant volontiers mon entrejambe avec son bassin. Je l'attrape fermement par des hanches pour lesquelles je perdrais mon âme si ce n'était déjà fait et je la plaque contre moi, essayant de presser mes lèvres contre les siennes, en vain. Il semblerait que son plaisir soit de résister au mien, comme pour me faire comprendre qu'ici, c'est elle qui décide. Docile, je bats en retraite et me console en me rappelant qu'on a fait l’amour toute la nuit. Une nuit irréelle tellement nos corps transpiraient l’évidence, à l'unisson d'une discussion qui n'avait pour langage que celui de nos gestes. Une nuit comme elle seule peut m'en offrir.

Je lui demande si cela ne la fatigue pas de jouer en permanence un rôle. Elle me répond qu'on s'épuise plus à aimer qu'à faire semblant d'aimer et puis, elle a passé l'âge de s'enthousiasmer pour un baiser à la dérobée ou un garçon rencontré dans un bar… Elle ne veut pas non plus s'attacher, elle préfère le charme de rencontres éphémères à la monotonie des relations longues durées où on fait l'amour (passé un certain stade on ne dit plus baiser) comme on remplit ses formulaires administratifs, de manière régulière mais trop épisodique, une fois par semaine, lorsque les enfants sont couchés ou que Masterchef vient de se terminer. Elle se contente d'offrir sa beauté méprisante à qui sait la récompenser à sa juste valeur. Elle n'est pas romantique, juste un physique prometteur qui traverse la nuit d'un jeune homme, d'un père de famille ou même d'un grand père, le temps d'une nuit, d'une étreinte, d'un souffle. Elle préfère disparaître au petit matin avant de ne pouvoir susciter que de l'indifférence, elle n'a pas le temps de s'encombrer de petits déjeuners partagés sur le lit et puis elle n'a pas envie d'entendre les "Qu'est-ce qu'on mange ?", "Les gosses sont couchés ?" ou autres "Dis-tu m'aimes ?". Elle ajoute qu'elle ne veut plus m'entendre tout court.

Ne sachant pas trop quoi répondre à tout ça, je me contente de fixer consciencieusement le plafond comme type qui sait s'asseoir sur un lit, sans un mot, en me demandant tout ce que cela cache.  Et puis elle me dit qu'il est temps d'y aller alors j'engloutis une dernière rasade de whisky, j'enfile mes fringues et je laisse 500 euros sur sa table basse. A la semaine prochaine.

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Oui je sais, vous en avez marre de tous vos potes qui postent Kavinsky, College ou Desire sur leur wall Facebook, depuis une semaine. On s'en fout non en fait ?