mercredi 30 novembre 2011

Le Connard enchaîné

Serial Photo-chopeur
“My soul you can have it cause it don’t mean shit". Je me la joue pseudo rebelle en fredonnant du Kasabian et en sirotant mon Lagavulin 16 ans d'âge parce que j'ai une barbe de trois jours et que j'ai gardé un peu d'affection pour Sergio Pizzorno. Et ce bien qu'il soit en pleine déliquescence capillaire et se mue progressivement en un ersatz cockney de Patou Eudeline. Et puis un peu aussi parce que la déchéance du type qui n'arrive pas à refermer la parenthèse dorée des années 2000 s'efface derrière le souvenir de toutes ses parties de PES 5 rythmées au son de "Club Foot".

Bon, je suis pas là pour vous parler métaphysique rock'n roll mais je dois bien avouer que je me sens un peu chafouin à ce stade de la soirée, une fois passée l'incertitude de ne pas rentrer seul, vu que deux ou trois filles potables, et pas forcément célibataires, ont été ferrées avec soin, à la faveur de quelques regards allumeurs, discussions complices et mains baladeuses. Et malgré tout, ou plutôt grâce à ça, avant de sortir par la grande porte de l'amour d'un soir, je me sens d'humeur à exécuter quelques ultimes acrobaties, gratuites et sans risques ; du coup complètement enivrantes. Et puis, l'envie de mettre un dernier tacle à cette Suédoise tout en jambes qui est l'épicentre de la soirée, me hante depuis le premier verre éclusé. Trop sûre d'elle, trop belle, trop évidente. En bref, insupportable pour le justicier que je suis, déterminé à distribuer les bons points de l'érotisme selon mon bon vouloir. Et que dire de l'accent traînant des pays nordiques qu'elle exhibe alors qu'elle interpelle tous les mecs de la soirée en leur demandant : "Tu me trouves bonne ?", feignant de ne pas vraiment saisir le sens de ce qu'elle demande. Sans parler du gloussement qui suit cette rhétorique socratique version blonde. Et alors qu'elle s'avance pour me saluer, je m'éloigne vers le bar en proie à une soif aussi soudaine que calculée, avant de revenir parler à la fille qui l'accompagne. Et c'est parti pour une discussion les yeux dans les yeux avec son acolyte, en prenant bien soin de ne pas jeter un seul regard à la classe mannequin. Ce soir, je n'ai même pas envie de lui faire remarquer que sa robe est horrible, que dans ce genre de soirée, le dos nu fait plus pute que BCBG. Non, je préfère encore lui infliger la douleur plus vicieuse de l'invisibilité et je suis tellement doué à ce jeu, que je pourrais presque choper mes verres en passant le bras à travers elle. Et puis, la musique commence à s'animer et nous dansons en petit groupe, une dizaine, puis pas plus de cinq, puis juste sa pote et nous, enfin elle et moi, et sans doute se dit-elle qu'elle va enfin observer ce regard lubrique qu'elle a l'habitude de voir s'allumer chez les hommes et que peut-être, je vais pousser le vice jusqu'à l'attraper par les hanches et oser me frotter contre elle. C'est sans compter sur cette pote d'école, en proie à une légère surcharge pondérale et une grosse montée d'alcool, mais qui a le mérite de passer près de nous au bon moment et sur qui je saute avec un enthousiasme complètement exagéré.

Une fois la soirée de la blondasse gâchée donc, je m'attèle à rendre épouvantable la nuit de cette grande brune qui me résiste depuis trop longtemps et qui à vrai dire, est la seule qui en vaille vraiment la peine ce soir. Elle a changé, pas complètement bien sûr. Quelque chose d'un peu plus triste qu'avant dans le fond de l'iris, ce genre de truc à peine perceptible qui fait qu'elle n'est plus vraiment la même. L'expérience ou la désillusion, difficile à dire. Je vous parle de Clarisse qui dans son chemisier blanc et son pantalon liberty a conservé cette cambrure super féminine qui l'avait érigée si haut dans la hiérarchie des filles de l'école. Le genre de nana que tout le monde idolâtrait  et qui avait le chic pour se rendre inaccessible comme peuvent d'ailleurs en témoigner les différents échecs essuyés par votre serviteur. Et pourtant, ce soir les années de célibat couplées à la perspective croissante de ne finalement pas rencontrer le mec idéal ont peut-être névrosé Clarisse jusqu'au creux de sa chute de rein enivrante. Fragile et indépendante, aussi paumée que la Patricia d'A bout de souffle, elle paraît toujours plus sur le fil du rasoir, trop obnubilée par le mec parfait pour pouvoir s'intéresser à ceux qui l'entourent et repliée du coup dans une solitude aseptisée. Et si j'avais une once de cœur, je m'émouvrais de tout ce spleen mais j'ai encore en tête cet open bar au cours duquel ses yeux gris-vert m'avaient éclaboussé de dédain alors que je tentais, presque par habitude, une nouvelle approche.

"Nous sommes dans des dynamiques différentes", me répond-t-elle. Et c'est le moins qu'on puisse dire vu que je cherche à la baiser depuis 5 ans déjà et qu'elle ne pense qu'à se caser. Et pourtant ce soir, elle a rarement refusé mes invitations à danser et même si j'ai du mal à sentir le vent tourner, ses yeux n'en brillent pas moins d'avantage chaque fois qu'on se croise. Et si je prends un malin plaisir à discuter avec elle comme si rien d'autre n'importait, le temps d'une chanson, ce n'est que pour mieux l'abandonner, la suivante lancée. Car je sais que me voir à quelques mètres d'elle, riant bêtement, mes mains posées sur les cuisses d'une inconnue, suffit largement à empoisonner sa soirée. Et pour cause, elle se tire sans un mot.

Enfin, pas peu fier de mon effet, je m'apprête à quitter ce beau petit monde au bras d'une nana cheveux châtains virant auburn, cul sublime et grain de beauté au coin de la bouche. Ne me reste plus qu'à récupérer mon caban pour survivre à l'enfer glacé de l'hiver parisien. Mais au moment d'entrer dans la chambre où tout le monde a déposé ses affaires, je ne peux m'empêcher de marquer une hésitation alors que je vois mon manteau et le sien, avachis sur un fauteuil, main dans la main, emmêlés avec une familiarité soudaine, une lascivité et une évidence qui me semblent n'avoir qu'une signification... Et je me dis que si dans sa précipitation, Clarisse a oublié son manteau, ce soir j'ai moi même oublié d'arrêter d'être con.




mardi 22 novembre 2011

Les chansons d'amour (sous la pluie)


J'avais rencontré cette fille au cours d'une de ces soirées étudiantes sur lesquelles semblent pleuvoir des cristaux de MDMA, une fois la nuit tombée, en mode on se galoche tous et les échanges de fluides corporels vont bon train. Déjà, son visage de vieille adolescente au regard figé d'ennui tranchait singulièrement dans cette mare de sentiments, noyé dans l'odeur âcre de la transpiration et de l'alcool. On s'était quittés comme on s'était abordés, sans promesse pour quoi que ce soit de plus. C'est à peine si elle m'avait murmuré qu'elle avait froid lorsque je lui touchais l'épaule une dernière fois, l'esprit déjà tourné vers une autre. Il faut dire qu'à cette époque-là, passer plus d'une nuit avec la même fille me semblait une atteinte à la liberté que doit avoir tout jeune homme de 20 piges dans la découverte de son corps et de celui des autres. Et c'est non sans une certaine malice que je sautais d'un lit à l'autre. Chien fou.
Les années passants, je me suis surpris à repenser à ce dos nu qui me dévisageait avec morgue au petit matin et au profil ascendant de sa hanche, accentué parce qu'elle était sur le côté, une jambe légèrement repliée. Et je regrettais de ne pas avoir pu figer une dernière fois ces traits fins un peu trop pâle dans le marbre de mon esprit, réalisant trop tard, que j'étais peut être passé à côté de quelque chose. Mes efforts en matière de stalking et autres recoupements d'amis d'amis ayant fait chou blanc -c'est comme si elle s'était évaporée- l'amertume de ne pas la revoir s'était peu à peu mue en certitude de garder au moins un agréable souvenir de jeunesse.

5 ans plus tard, les reflets des lampadaires du jardin public de la Porte de Saint Cloud scintillent sur un trottoir trempé que je dévale vitesse grand V et je pourrais trouver ça beau si mes Clarks gorgées de flotte ne me donnaient pas la sensation de marcher sur l'eau comme un Jésus des temps modernes alors qu'en dépit de mes efforts pour les plaquer, la pluie frise mes cheveux de manière toujours plus insolente. Et puis ça a quelque chose de déprimant de sortir dans le crépuscule alors qu'il est à peine 6 heures passé, en plein mois de novembre, non ? Et comme de juste, je n'arrive pas à éprouver ce mélange de libération et soulagement qui m'habite habituellement, une fois la porte de mon taf passée, et pour cause, la pensée de la revoir après tout ce temps me tenaille l'estomac. Car oui, il faut croire que la vie n'est pas toujours garce et qu'elle réserve parfois des secondes chances, même aux idiots.
Je l'avais croisée alors qu'elle faisait des courses avec Mathieu, "son ami". J'avais beau eu rabâcher ces deux mots a priori anodins, les jours qui suivaient cette rencontre, je n'avais pas réussi à leur donner le sens que je cherchais. Entendait-elle par-là, UN ami ou SON ami ? Faute d'avoir pu déceler dans leurs gestes respectifs la trace d'une quelconque relation charnelle, je m'étais dit que le meilleur moyen d'être fixé était de l'inviter à boire un verre. N'avait-elle pas dit elle-même que "ce serait bien de discuter du bon vieux temps" ? Quel bon vieux temps d'ailleurs ? On avait juste couché ensemble, une fois. Et puis pourquoi BIEN et pas SYMPA ou COOL. Fatigué de me perdre dans des considérations sémantiques, je lui avais envoyé donc un texto. "Avec plaisir, m'avait-elle répondu." PLAISIR, hum.
Les heures précédents mon rendez-vous avec Anna, j'ai développé les symptômes, chez moi habituels, de tout béguin. Un estomac qui papillonne au moins autant que mon esprit durant ces minutes interminables passées à rêvasser d'elle, à imaginer dans le moindre détail le cours entier de notre histoire à venir ; depuis notre premier baiser jusqu'à notre deuxième première fois, depuis notre emménagement ensemble jusqu'au jour de mariage, depuis notre dispute sur le groupe de musique qui jouera ce jour-là à celle sur le prénom des enfants. Un rituel qui, s'il me fait souvent passer pour un psychopathe aux yeux des gens auxquels je le raconte, a au moins le mérite de me détendre et de me faire penser que ça va forcément bien se passer.

Elle n'a pas vraiment changé. A peine a-t-elle développé ces quelques rides caractéristiques des filles qui n'ont pas peur de trop rire, de fins sillons qui partent de la commissure de ses lèvres et embellissent plus son visage qu'ils ne le vieillissent. Dans sa tenue des plus simples, un haut blanc, un short en jean et des bottines vernies, elle a un petit air de Charlie Hilton, la brune mystérieuse de Blouse. Avec des traits moins durs. Sa seule excentricité semble en fait se manifester dans la lourde bague qu'elle porte à l'index droit et dans ses ongles vernis de noir. On s'est retrouvés dans ce bar de Bastille qui porte le nom d'une chanson des Rolling Stones, un bar discret à la devanture rouge dans lequel j'aime bien emmener les filles pour les voir se faire happer par la déco complètement kitsch. Les peaux de léopards qui tapissent les murs, les néons colorés qui vous électrisent… Et puis, il y a rarement grand monde avant 22 heures en semaine, ce qui permet de se laisser bercer par les morceaux des Stones en toute intimité.
On échange des propos sans queue ni tête, on parle d'un tas de choses, je ne sais plus très bien de quoi. De ce prof qui aimait tâter de la bouteille. Et comme on parle de cette nouvelle qu'elle écrit, on dérive sur Mailer et cette histoire de canif qu'il a, un jour, planté dans le sein de sa femme et alors qu'elle joint le geste à la parole, ces grands yeux frémissent et m'éclatent à la figure. Je vous jure, les yeux bleus de cette fille sont des pics de forage si paradisiaques qu'ils subliment l'ennui. Des morceaux de glaces azur surplombés de cils dont le battement d'aile suffirait, j'en suis sûr, à provoquer une tornade à l'autre bout de monde… ou mon sourire béat alors que je suis juste en face d'elle.   
J'ai envie de lui dire que l'idée que quelqu'un puisse lui planter quoi que ce soit dans sa poitrine me fait horreur. Que ces seins, je n'ai qu'une envie, les embrasser. Mais malheureusement pour moi les mots restent cramponnés au fond de ma gorge comme des GI's qui partiraient au front à reculons alors je dégaine un ensemble de banalité. Et comme je sais que j'ai pas le charisme d'un Ryan Gosling au point de faire tomber les filles sans avoir besoin de prononcer un mot, je commence à m'inquiéter de la tournure que prennent les choses. Car j'ai peur que ne s'installe cette tension "asexuée" dont je sais qu'elle flottera de façon irrémédiable si je n'arrive pas à provoquer ce point d'inflexion où le verre entre "amis" devient un rencard. Et peut-être que je mets trop de pression à vouloir tout trop vite, à pas laisser la complicité s'installer et le charme infuser tranquillement mais ce genre de rendez-vous s'apparente pour moi à une véritable course contre la montre dans laquelle le barman qui revient inlassablement remplir nos verres est un allié efficace. Qu'importe les dialogues, pourvu qu'on ait l'ivresse.

Et alors que l'horloge tourne, que le barman semble me jeter un dernier regard complice en mode "Mais t'attends quoi coco ?", elle me dit qu'elle a envie de sortir fumer une clope. A l'air libre, j'observe sa bouche narquoise et sa façon de plisser les yeux alors qu'elle cherche le briquet dans son sac et je me dis que si je veux l'embrasser, c'est maintenant ou jamais, avant que l'on ne soit engloutis par la bouche d'un métro. Là où tout est forcément moins romantique. Et la pluie recommence à tomber, et je me dis que j'aimerais bien qu'Honoré vienne nous filmer parce que lui saurait quelle suite donner aux dialogues pour que le scénario se finisse bien et s'il le faut je suis prêt à me lancer dans de grandes envolées lyriques, à m'agripper à ce lampadaire qui semble me faire de l’œil, pour lui demander si elle a déjà aimé pour la beauté du geste avec la morgue nonchalante d'un Louis Garrel.

Et c'est au moment où je m’apprête à lâcher l'affaire qu'un SDF surgit, qui invective les passants et pue le pinard à 10 mètres et là je me dis que c'est le comble parce qu'il a pas l'air d'avoir envie de nous lâcher et je sens, que comme d'hab, il va falloir me dépêtrer d'une nouvelle embrouille. Mais c'est quand il lui jette à la figure, regard de tarsier à l'appui, mi-bourré mi-habité, "Tu es pâle comme  la mort" que je comprends que le signe que j'attendais tant vient d'arriver , qu'au fond on a tous droit à notre instant de cinéma, cet instant où on oublie cette insécurité qui nous ligote en permanence . Et j'ai beau avoir bu pas mal de verres, j'ai l'impression de ne jamais avoir été aussi lucide qu'à cette minute où par je ne sais quel instinct protecteur, j'ai envie d'éteindre ce regard azur empli de doutes alors que je l'attrape par les hanches, comme si chacune des pressions de mes lèvres  sur sa bouche pouvait lui insuffler un peu plus de vie. Autour de nous, la pluie n'est plus que bruine et les cris murmures. Silence, on tourne.

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Parce qu'on a tous droit à notre dose d'amour, voici un clip qui exalte la romance sauce malaise et donnera raison à ceux qui pensent qu'on se fait parfois baladés comme une marionnette lorqu'on est amoureux. Sinon, j'espère que vous ça va.




vendredi 21 octobre 2011

Une teille de plus à la mer

A.M.
Les garçons gueulent et les filles gloussent. Les verres tintent et les murs tremblent. Elle fait la gueule et moi je râle et je lui demande pourquoi elle ne m'appelle jamais avant minuit, pourquoi elle me demande toujours de la rejoindre dans des endroits pas possibles, beaucoup trop bruyants et alcoolisés pour que l'on ait une discussion d'adulte. Elle hausse ses sourcils épais alors que ses cheveux noirs coulent sur son gilet blanc angora comme une bouteille d'encre dans l'écume de la mer. Elle soupire.

Je vous assure que c’est douloureux d’être amoureux d'une fille à s'en empoisonner les sens, sans trouver aucun remède ni échappatoire. C'est encore plus compliqué lorsque son cœur est déjà pris et qu'on n'a pas d'autre choix que de laisser le "i" d'aimer se noyer dans l'amer, pendu à un état de nausée permanente, tenaillé par l'envie de lui vomir nos sentiments à chaque fois qu'on la voit sourire à son mec, lui effleurer la main ou lui caresser la joue dans un sourire entendue. Dans ces moments, je pense à ce con de Sacha Guitry qui criait à qui voulait bien l'entendre, qu'à tout prendre il vaut mieux aimer qu'être aimé. Et venant d'un type qui a dû coucher avec le tout Paris d'après-guerre je pourrais trouver le commentaire amusant si ma misère sentimentale ne le rendait pas infiniment amer.

Et c'est encore le tracas qui me hante quand je la regarde dans les yeux alors que son silence me plombe, quoique puisse en penser celui qui m'a dit un jour que si la parole est d'argent, le silence est d'or. Son mec lui fait un signe et elle m'abandonne, une fois de plus, alors sans un mot je me dirige vers la fenêtre pour essayer de ressaisir ce qui peut l'être encore. Dehors, la lune éclabousse la cour intérieure et je sonde le ciel privé de toute étoile par la pollution parisienne. Seul l'écho d'une bouteille qui se fracasse dans la benne à ordure vient rompre un silence qui contraste avec le brouhaha qui s'annonce derrière moi. Un type vient me voir pour engager la discussion et fait les frais de ma mauvaise humeur, du moins jusqu'à ce qu'il me tende un joint dont les quelques bouffées me le rendent beaucoup plus sympathique. Au moins son herbe me permet-elle d'évacuer partiellement la rage sourde qui m'anime, une violence que je ne peux diriger vers personne d'autre que moi-même car après tout, elle, je l'aime. Et peu à peu, ses lèvres semblent remuer en silence et je n'entends plus ce qu'il dit, une bribe de mots mis à part. Du genre "c'est cool non ?" ou "donc là je vois ce type". Et je me contente d'acquiescer de la tête car à ce stade de la soirée les mots n'ont plus de sens ou d'importance. Le sourire de ce type fait écho au sien, oui c'est bien d'elle que je vous parle à nouveau, elle qui me balance son bonheur à la figure à chaque fois qu'elle approche son mec, au point que j'en ai les jambes qui tressaillent. D'ailleurs, je me rends compte qu'il est temps de les prendre à mon coup, conscient que je dois être le seul îlot de tristesse dans ce maelström de félicité, alors je dévale chaque marche qui m'éloigne d'elle avec l'enthousiasme d'un taulard qui part en permission et je me retrouve, seul, dans la rue.

Et même les arbres semblent soupirer, stimulés par le vent qui siffle entre les dernières feuilles de l'automne, et j'ai envie de courir comme un fou, porté par l'écho précipité de mes pas qui hurlent dans les rues désertes, sans jamais m'arrêter de peur que mon corps fonde en larmes. Mais déjà j'ai besoin de reprendre mon souffle dans l'un de ces rades ouverts toute la nuit durant et je balaye la salle du regard, passant des quelques piliers de comptoirs habituels à ces trois nanas passablement éméchées, avant de me poser sur le comptoir en zinc et commander un verre de sky. Le pli qu'il a au coin des lèvres donne au barman des airs de John Fante berbère et je me dis que c'est bon signe, d'ailleurs c'est clair qu'on se comprend car, sans un mot, il porte une bouteille au bar, en prévision des prochaines heures passées à éponger ma tristesse.

Et comme souvent, à coups de verres de whisky, je tabasse la déprime qui se niche sur mon épaule depuis ce jour où j'ai croisé son regard amande. Et comme toujours c'est Jack qui prend le dessus dans ce combat de boxe éthylique et chaque rasade est un uppercut qui me rend toujours plus groggy. Et je sais bien que, tôt ou tard, je finirai au tapis, lorsque l'hébétude aura éteint toute trace de vie dans mes yeux mais je ne peux m'en empêcher, tant il est plus facile de baisser les bras que de sonder les recoins cachottiers de son cœur recouvert de laine nacrée… Ou de partir dans une guérilla sentimentale, le couteau entre les dents et le cœur en bandoulière.

Et puis comme après toute fête passée avec elle, ou à défaut dans la même pièce qu'elle, vient ce moment où je me dis que plus tard, alors que la nuit se dilue dans le début de la journée et que les lève tôt côtoient enfin les couche tard, j’aimerais la ramener chez elle, juste pour lui tenir la main dans le métro, parce que rien ne me rendrait plus heureux que ce plaisir simple que les Beatles chantaient. Et je laisserais sa tête brune reposer sur mon épaule alors que je respirerais tranquillement les effluves parfumées de ses cheveux, soûl de bonheur. 

Mais au lieu de tout ça, ivre de whisky et de frustration, je sais déjà que je finirai allongé dans le lit de cette blonde qui ne me lâche pas des yeux depuis tout à l'heure. Et je sais aussi que je lui ferai l'amour de façon brutale et maladroite, me comportant comme le pire des connards, refusant de goûter à l'intimité de ses lèvres et oubliant son nom à la minute où je la quitterai… Juste parce qu'elle ne porte pas de gilet blanc angora.



mercredi 12 octobre 2011

Pour une poignée d'amour



Je suis allongé et je sais où je suis… Et c'est déjà un miracle. L'haleine chaude de la rue gonfle le rideau de la chambre et vient caresser langoureusement le bas de ma nuque. Il est 14 heures et le soleil qui déchire la pièce de manière presque aveuglante nous rappelle à la réalité alors que toute une vie s'affaire au dehors, depuis un moment. Je lui propose un verre mais elle me dit qu'une vraie femme peut boire au goulot alors je lui passe la bouteille de Jack et je vois sa gorge se nouer lorsque le liquide traverse sa glotte. Elle ne peut s'empêcher d'esquisser une légère grimace qu'elle réprime alors qu'elle gobe son cachet de Xanax. Elle me dit de ne pas m'inquiéter. J'allume un clope que je lui tends, une fois mon bras passée sous sa masse de cheveux bouclés à la couleur indéfinissable. J'attire ce visage aux yeux de chats vers ma poitrine dans un ronronnement de plaisir et je la regarde droit dans les yeux pour lui faire comprendre qu'aujourd'hui ce n'est qu'elle et moi.  L'avantage avec elle c'est qu'on ne s'embête pas à entamer des préambules interminables ou à ponctuer le sexe de paroles dénuées de tout sens, juste parce que les silences sont trop lourds. Non, on se fait plutôt les partisans d'un amour aussi minimaliste que la déco de cette chambre dont le seul meuble est la table basse en cerisier, d'un designer japonais coté à ce qu'elle m'a dit un jour, et qui sert à la fois de bar et de table de chevet. On trinque à ça, sans un mot et sans lever le coude.

Se dégageant de mon étreinte, elle se lève et se dirige vers l'enceinte située dans un coin. Elle pianote nerveusement sur son IPod et arrête son choix sur un morceau qu'elle écoute en boucle depuis qu'elle a vu le film de Nicolas Winding Refn, Drive. Elle commence à enchainer les poses lascives en minaudant sur "A real Hero" de College. Je me fends d'un sourire alors elle me pique mes lunettes et commence à me mimer, vêtue de ma seule chemise, baignée dans la lumière blanche de ce début de journée qui n'en est pas un. A une chemise à carreau près, on pourrait se croire dans un de ces shoots du journal de Terry Richardson où Terry et son modèle échangent leurs fringues. Elle a les pieds sales et les cheveux ébouriffés comme une Manon des sources qui auraient un peu trop trainé ses fripes sur les trottoirs parisiens  mais n'en est pas moins belle pour autant. C'est d'ailleurs ce qui l'a rend si terriblement excitante, le peu d'intérêt qu'elle porte à son apparence extérieure et puis, elle ne porte pas de culotte et me laisse admirer son pubis rasé de près. Un sexe de jeune fille qui me met l'espace de quelques instants mal à l'aise. Le temps de planter mon regard sur ces lèvres fermes que seules des années de pratique ont pu pétrir… Me voilà soulagé.

Elle glousse, se contorsionne et rabat ses cheveux vers son épaule gauche, son sourire s'évapore dans une moue badine. Elle danse autour de mon envie et mon sang ne fait qu'un tour, affluant massivement vers le bas de mon corps. Elle le remarque et en profite pour revenir à la charge, se faufilant à travers les draps, effleurant volontiers mon entrejambe avec son bassin. Je l'attrape fermement par des hanches pour lesquelles je perdrais mon âme si ce n'était déjà fait et je la plaque contre moi, essayant de presser mes lèvres contre les siennes, en vain. Il semblerait que son plaisir soit de résister au mien, comme pour me faire comprendre qu'ici, c'est elle qui décide. Docile, je bats en retraite et me console en me rappelant qu'on a fait l’amour toute la nuit. Une nuit irréelle tellement nos corps transpiraient l’évidence, à l'unisson d'une discussion qui n'avait pour langage que celui de nos gestes. Une nuit comme elle seule peut m'en offrir.

Je lui demande si cela ne la fatigue pas de jouer en permanence un rôle. Elle me répond qu'on s'épuise plus à aimer qu'à faire semblant d'aimer et puis, elle a passé l'âge de s'enthousiasmer pour un baiser à la dérobée ou un garçon rencontré dans un bar… Elle ne veut pas non plus s'attacher, elle préfère le charme de rencontres éphémères à la monotonie des relations longues durées où on fait l'amour (passé un certain stade on ne dit plus baiser) comme on remplit ses formulaires administratifs, de manière régulière mais trop épisodique, une fois par semaine, lorsque les enfants sont couchés ou que Masterchef vient de se terminer. Elle se contente d'offrir sa beauté méprisante à qui sait la récompenser à sa juste valeur. Elle n'est pas romantique, juste un physique prometteur qui traverse la nuit d'un jeune homme, d'un père de famille ou même d'un grand père, le temps d'une nuit, d'une étreinte, d'un souffle. Elle préfère disparaître au petit matin avant de ne pouvoir susciter que de l'indifférence, elle n'a pas le temps de s'encombrer de petits déjeuners partagés sur le lit et puis elle n'a pas envie d'entendre les "Qu'est-ce qu'on mange ?", "Les gosses sont couchés ?" ou autres "Dis-tu m'aimes ?". Elle ajoute qu'elle ne veut plus m'entendre tout court.

Ne sachant pas trop quoi répondre à tout ça, je me contente de fixer consciencieusement le plafond comme type qui sait s'asseoir sur un lit, sans un mot, en me demandant tout ce que cela cache.  Et puis elle me dit qu'il est temps d'y aller alors j'engloutis une dernière rasade de whisky, j'enfile mes fringues et je laisse 500 euros sur sa table basse. A la semaine prochaine.

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Oui je sais, vous en avez marre de tous vos potes qui postent Kavinsky, College ou Desire sur leur wall Facebook, depuis une semaine. On s'en fout non en fait ?


mercredi 5 octobre 2011

Femme Fatale



Je me rappelle encore la première fois que je l'ai aperçue. On venait à peine de reprendre les cours. Dans sa robe blanche à pois bleus et à col claudine, Elisa avait un petit air de Catherine Deneuve époque Demoiselles de Rochefort, une mèche blonde en permanence collée à son front, sous l'effet de la transpiration et de ses courses effrénées. Déjà à l'époque, elle préférait la compagnie de garçons qu'elle laissait rarement indifférents d'ailleurs. Et déjà elle avait ce regard doux mais sûr d'elle, un regard qui inspirait un mélange de crainte et d'admiration, un regard qui me faisait inexorablement baisser la tête et bafouiller des excuses confuses, quoique j'aie pu faire.
Je ne comptais plus les cours passés ensemble ou les fois où je me retournais vers elle, pas très discrètement il faut bien l'avouer, juste pour m'assurer de sa présence, comme si elle menaçait de disparaître à tout moment. Les heures où je ne la voyais pas n'étaient pas un problème car je les passais à l'imaginer avec moi. Dans ma chambre, sautant d'un rêve à l'autre, je me voyais la sauver d'un loubard qui l'aurait attaquée au détour d'une ruelle sombre avant de lui prendre la main et de monter dans le premier train ou bateau venu pour quitter ce monde trop adulte, trop oppressant. Dans les moments les plus pénibles de mon existence, je n'avais qu'à visualiser ce sourire innocent pour pouvoir avancer encore quelques kilomètres et surmonter les barrières les plus grandes. Avec elle à mes côtés, je sentais que rien ne m'était impossible… A part peut-être lui parler.

A mes potes qui me disaient "laisse tomber les filles", comme les émules de France Gall qu'ils étaient alors, je ne pouvais opposer que le silence du mec incompris. A ma mère qui essayait de comprendre l'origine de mon chagrin, je répondais par un haussement de sourcil typique de celui qui veut couper le cordon ombilical qui l'emprisonne depuis trop longtemps. Faute d'alternative ou d'aîné vers qui me tourner, j'avais pris conseil auprès du dernier interlocuteur de la maison, mon père, qui, manifestement peu satisfait que je le tire de sa sieste, avait émis dans un grognement que j'étais vraiment con de me poser tant de questions, qu'il suffisait que je tente ma chance comme il l'avait fait lui-même avec ma mère.  Même si je trouvais l'argumentation un peu légère, conscient que la psychologie n'avait jamais été son fort, je m'étais tout de même résolu à aborder Elisa le lendemain même. Si je ne le faisais pas pour moi, au moins devais-je le faire pour mon père et ne pas être le con de l'histoire.

Le pas chancelant, je m'étais approché d'elle alors qu'elle s'était plantée seule, sur un banc. Comme d'habitude, elle avait le visage humide mais ce n'était cette fois pas la transpiration qui en était la raison sinon les larmes qui s'étiolaient de ses beaux yeux vert clair et perlaient avec constance le long de sa joue. Je savais que seul un garçon pouvait être la cause d'un tel désarroi et me doutait aussi que ça ne pouvait pas être moi. Je me rappelle avoir eu un moment de recul mais, porté par les mots de mon père qui résonnaient une dernière fois dans mon crâne, j'avais quand même trouvé la force de sortir un mouchoir de ma poche et de le lui tendre. Un geste inconsidéré que j'ai regretté sitôt mes yeux poignardés par ce regard d'autant plus fier que la situation était triste. Sans un mot pour moi, elle s'est levée, essuyant ses larmes avec le revers de sa robe et s'éloignant de manière très théâtrale, vous savez comme dans ces films où la fille quitte un héros dépité, les images tournent en slow motion et une petite musique lancinante vous fait prendre la mesure du désarroi du type. A ce moment-là, c'était le Femme Fatale du Velvet qui ronronnait dans ma tête.

J'avais 8 ans et je venais de me rendre compte qu'il vaut parfois peut-être mieux se sentir con que terriblement triste.

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Une pensée pour Nico, une fille qui, même ravagée, réussissait à garder un charme innocent, des pupilles littéralement bouffées par l'héro et un regard effrayant dans lequel on aimait se noyer alors qu'elle minaudait, un peu mystique, énormément défoncée, les paroles écrites par Lou Reed. Et puis, elle nous a quand même donné un des plus beaux album du Velvet (avec le Whight Light, White Heat faut pas déconner). Une femme fatale quoi.


mardi 20 septembre 2011

Les grands garçons ne pleurent pas

Pffuuuuuuuuuuuuu

Je me suis affalé sur le lit, la tête tournée vers le plafond, bercé par les lumières des voitures qui passent au dehors et s'immiscent dans la chambre. Tout ça me rappelle les étoiles en plastiques que ma mère collait au plafond pour m'aider à surmonter mes angoisses noctambules, petit. J'avais à peine 8 ans mais déjà j'avais compris que le monde n'était qu'une vaste merde et que je ne serais jamais mieux que dans mon lit, blotti dans ma couette, à l'abri de cet au dehors qui ne nous ménage jamais. Même si je n'ai aujourd'hui plus peur du noir, je me dis que les choses n'ont pas vraiment changé.

Elle presse sa tête sur mon épaule et pique un de mes écouteurs alors que j'écoute "Big Boys don't cry", en tapotant de la main sur sa cuisse. Elle me demande à quoi je pense, et je réponds, rien. J'ai à peine le temps de tourner la tête vers elle qu'elle me repose la question. Je dis encore, rien. En fait, je pense juste que j'ai vraiment envie d'un verre de sky. En fait, je pense à notre soirée et au pourquoi du comment de ce fiasco général. Je pense à la première fois que je l'ai vue, la veille, emmitouflée dans son bonnet péruvien et son écharpe, le bout du nez rosie par le froid.

Elle était vraiment belle et ce même si elle riait beaucoup trop, à mon goût, aux blagues de ce connard à mèche, pull Ralph Lauren sur les épaules. Ca m'avait pas arrêté pour autant et j'avais quand même pu briser la glace de ses lunettes cerclées de noir. Un verre en entrainant un autre, c'était même moi qui avais réussi à l'entrainer dans ma piaule d'étudiant. Je mentirais en disant qu'aucun de nous deux n'était pas légèrement gêné au petit matin. Le sexe avait été OK. J'étais un peu trop bourré pour être l'amant prévenant qu'elle espérait sans doute mais avait mis suffisamment de volonté pour combler mes lacunes éthyliques. Du moins est-ce ce que son sourire matinal m'avait laissé imaginer.

On s'était séparés au beau milieu d'une étreinte parce que son portable avait sonné et qu'elle n'avait finalement pas le temps ou l'envie de faire plus. On s'était promis de se revoir, sans plus de conviction que ça, mais je m'étais surpris à repenser à elle, la porte à peine claquée. En temps normal, je n'ai qu'une envie, sortir me balader dehors, seul au milieu de la foule, le sourire au coin des lèvres, ce sourire que seul les initiés peuvent deviner, l'arrogance joyeuse de celui qui vient de tirer son coup poussée à son paroxysme.  Rien de tout ça cette fois ci, juste l'envie de la presser à nouveau dans mes bras alors je lui avais envoyé un texto en lui disant que je voulais la revoir le soir même et j'avais imaginé son amusement lorsqu'elle m'avait répondu qu'on avait une "discussion", les guillemets étaient d'elle, à reprendre. Qu'elle était d'accord.

J'avais fondé pas mal d'espoir dans ces retrouvailles mais avais vite déchanté. Je me suis rendu compte assez rapidement que tout ce qui m'avait séduit chez elle me faisait à présent horreur. La facilité qu'elle avait à se confier et qui m'avait paru si touchante, la veille, me paraissait insupportable. La manière qu'elle avait de replacer sa mèche derrière l'oreille, geste que je trouvais adorable, relevait à présent du tic superflu. C'est à peine si je pouvais la regarder dans les yeux, les dents à peine desserrées, l'écoutant me raconter sa journée. J'avais subitement compris que cette fille et moi n'avions rien en commun, rien à faire ensemble. Qu'y pouvais-je si elle ne l'avait pas compris.

Je lui ai à peine laissé le temps de finir son café et lui ai attrapé le bras, la poussant vers la sortie, prétextant une envie de nicotine pour masquer mon besoin d'air frais, insupporté par cette atmosphère trop oppressante. J'avais besoin de marcher pour comprendre ce qui n'allait pas et lui ai proposé de la raccompagner, geste qu'elle a forcément mal interprété, lorsqu'elle m'a invité à monter boire un verre. Je me suis senti obligé de dire oui. Un peu pour elle, surtout pour moi. Je n'avais pas enduré tout ça pour rien après tout.

Le sexe était OK. J'étais peut-être suffisamment sobre pour être l'amant prévenant qu'elle avait espéré mais n'avais plus l'enthousiasme nécessaire. Alors je me suis juste contenter  d'entrer dans ce vagin un peu enfantin, un vagin qui a très vite enserré mon sexe avec la fermeté d'un enfant qui s'agrippe à une main, de peur de perdre son équilibre. Ici c'était tout simplement l'envie de goûter au plaisir qui avait guidé cette étreinte marquée, une étreinte que j'ai pris soin de rompre dès que possible, en me dégageant brusquement, pour pouvoir retourner à mes réflexions égoïstes, rythmées par le mix d'Aeroplane. A ma décharge, en temps normal, je suis plutôt du genre à m'abandonner complètement à celle que j'aime, je me laisse jouir et rester en elle, avant de m'endormir. L'un dans l'autre, on peut somnoler en chien de fusil, mon sexe dans le sien. Rien de tout ça ici bien évidemment, j'avais juste envie de passer à autre chose et de lui signifier notre différence par cette barrière physique.

Elle me redemande à quoi je pense vraiment. Et je redis, rien. En fait, je me dis juste que les choses sont peut-être simplement moins belles à jeun. Alors, sans un mot, je sors finalement me servir ce putain de verre.

mercredi 14 septembre 2011

C'est pas elles, c'est nous



Il se sent comme Noé sous le déluge, sans son zoo. Juste un pauvre type qui conduit sous des trombes d'eau, seul. L'émule de Robert de Niro, dans Taxi Driver, qui prie pour une seul chose, que l'averse torrentielle balaye un bon coup tout ce que sa vie compte de merde. Il regarde dans le rétroviseur intérieur de sa caisse et n'aime pas ce qu'il voit. De la tristesse et de l'amertume, voilà. Il sent la voiture s'échapper un peu plus à chaque coup de volant... Et ses nerfs et son âme avec.  Il se sent comme le cavalier qui perd peu à peu sa tête et dont la course sans fin, plongé dans la noirceur de la nuit et de ses doutes, ne peut être interrompue que par une seule chose, cette chose qui commence par un m majuscule et qui vous enveloppe sous son lourd manteau.

Il ravale ces paroles qu'elle lui a balancées à la gueule comme un chiot qu'on jette à la flotte, pour en finir une bonne fois pour toute. Il se les répète inlassablement, changeant le rythme et la tonalité de sa voix comme pour mieux s'en imprégner. Ces paroles qui semblent s'attarder sur sa langue râpeuse avant de traverser sa gorge, comme un couteau qu'on prend plaisir à remuer dans une plaie. Il est envahi par le tumulte des excuses de cette fille qu'il a tant aimée et sur le point de se noyer sous le flot des "C'est pas toi, c'est moi." Cette excuse fadasse que l'on ressert aux nanas ou aux mecs avec qui l'on casse, pour lesquels on ne ressent absolument plus rien et qui, par conséquent, ne méritent rien de mieux que les clichés habituels. Il savait bien qu'il y avait forcément quelque chose qui expliquait cette décision brutale. Au moins méritait-il de l'entendre.
C'est peut-être ça qui l'attriste le plus au final, le peu de considérations et d'efforts qu'Anna a mis dans leur rupture. Si elle avait éprouvé un soupçon de sentiments à son égard, elle lui aurait peut-être même menti, nourrissant son côté romantique, lui disant qu'elle le quittait pour un autre. Las il aurait pu essayer de retrouver le type pour lui casser la gueule et essayer de passer à autre chose, ou se laisser dépérir sur un canapé. Les alternatives auraient été nombreuses mais maintenant que lui reste-t-il ? Sans questions auxquelles répondre, difficile de trouver des réponses.
En fait, elle le laisse admirer sa miséricorde une dernière fois, "c'est pas elle, c'est lui". A elle le beau rôle. Alors même que c'était elle qui le quittait, c'était bien elle qui semblait se sacrifier. Lui, il était trop abattu pour réagir, il s'est juste contenter de dire "ok" en essayant de donner à ses deux lettres une tonalité suffisamment légère pour la faire pleurer, mais même pas. Alors il est parti, sans se retourner, en espérant que tous les fantômes de sa vie lui donne suffisamment de force pour tenir jusqu'à cette porte qui, une fois passée, le séparerait à jamais de cette fille qu'il a tant aimée. Il a tenu bon même s'il a un peu tressailli en entendant le battant claquer, conscient que c'était fini, pour de bon. Montant dans sa voiture, tournant les clés pour quitter tout ça et essayer d'avancer, un peu.

Il roule sans savoir où il va et ça n'a plus d'importance. Le feu passe au rouge. Il ne l'avait pas vu et il perd le contrôle définitivement. En face de lui, une jeune fille de 18 ans, le visage déformé par un cri, vous savez comme dans ce tableau de Munch. Elle conduit une Polo, pas toute neuve, offerte par ses parents pour ses dix-huit ans. Elle s'est sentie comme Cendrillon dans sa citrouille transformée en carrosse au moment de mettre le contact parce qu'elle savait que la nuit tombée ne serait plus synonyme de solitude, qu'elle n'était plus condamnée à ces longues rêveries dans l'attente du prince charmant. Elle savait que peut-être, en rentrant, elle ne serait plus seule au moment de tremper, dans le thé, ses langues de chats. Car elle n'aurait qu'un mot à dire, dans la nuit, et, pour lui servir d'acolyte, un garçon, qui sait…
Elle savait que dorénavant les bals et les fêtes seraient à portée de main, même si son père ne s'était pas forcément fait à cette idée. Elle avait dû batailler pour le convaincre de la laisser partir ce soir-là mais elle n'avait pas le choix. Sophie, sa meilleur amie, ne fêterait pas ses 18 ans une deuxième fois. Et puis, si elle avait la vie devant elle, elle brûlait de vivre l'instant présent et ça commençait maintenant, dans cette petite robe liberty sous laquelle elle ne portait pas de culotte, grisée par l'air frais qui lui effleurait l'entrejambe.

Une force irrésistible le projette vers l'avant alors qu'il entend à peine le crissement des pneus et que son visage désincarné s'échoue dans le pare-brise qui s'effrite sous le poids du choc. On dit toujours que dans ces moments-là, on voit toute sa vie défiler. Il a à peine 21 ans, du coup, c'est aller assez vite. Il l'a vue bien sûr, elle était très belle Anna, comme toujours, héroïne de ce court métrage qui a duré quelques secondes et qui n'était ni plus ni moins que sa vie.
Cette ultime lumière qui l'a aveuglé n'était pas le bout d'un tunnel mais celle du phare gauche de la Polo d'en face, qui s'est éteinte rapidement comme dans un soupir. Le sang qui affluait à travers les sillons du pare-brise brisé, avait quelque chose de beau et d'apocalyptique à la fois. Il s'est endormi sur cette image, pour de bon, amenant sans le vouloir avec lui, une jeune fille de 18 ans.  

C'était pas elle, c'était lui.