mercredi 31 août 2011

Las Vegas Libido


Je me réveille empêtré dans la sueur de draps blancs alors qu'une odeur de clope froide et d'alcool éventé plane sur cette chambre qui je le vois maintenant n'est pas la mienne. J'essaie de rassembler le fil de mes pensées tout en luttant avec un soleil qui darde à travers le store vénitien et dont l'intensité me brûle les yeux. En rassemblant le peu de forces qui me restent, j'esquisse un mouvement de côté et me retrouve nez à nez avec une masse de cheveux noirs qui émerge de ce qui ressemble à une forme humaine recroquevillée maladroitement dans un cocon de couvertures. Un bref coup d'œil lancé à ma montre, échouée dans un cendrier aux allures apocalyptiques, m'indique qu'il est 15 heures passées, que la soirée d'hier a été une fois de plus agitée et que ce sentiment de doute qui m'étreint à chaque réveil de ce genre est une fois de plus justifié.
Je dois dire que ces derniers temps,  les gueules de bois empoisonnées par l'idée de bouger ne serait-ce que d'un centimètre et submergées par un sentiment de honte abstrait sont légions. Si ma mémoire se noie souvent dans le brouillard alcoolisée de la nuit, ce désespoir glacial qui m'étreint chaque matin me rappelle à la réalité. Sans même comprendre pourquoi, je suis en proie à une grande lassitude, tenaillé par l'envie de sortir de toute cette merde, trop bilieux pour penser à quoi que ce soit d'autre. Les rares flashs de la soirée de la veille sont autant de coups de poignards dans mon estomac noué par cette sensation de n'avoir une fois de plus, rien contrôlé. Et pourtant, même à cet instant, je sais qu'inéluctablement, tôt ou tard, mes vieux me démons me rattraperont, au détour d'un verre entre potes ou du sourire aguicheur d'une fille, me replongeant à nouveau dans ce cercle infernal, dans ce cirque sans fin.
Mon cerveau est rebattu par le bruit de la clim' qui dans un bourdonnement sourd vient percuter le sommet de mon crâne, aussi délicat et à fleur de peau qu'un œuf sans sa coquille, susceptible de rompre à tout moment. Avec la prudence d'un nouveau-né, je ménage mon corps et réfléchis en silence, essayant vainement de me rappeler la nuit dernière même si les seules images qui me viennent à l'esprit sont trop sporadiques pour avoir un sens quelconque, comme les pièces d'un puzzle dont il me manquerait la plus grande partie.

18 heures
On a dévalé la Highway 95 à tombeaux ouverts, alternant entre les stations de radio que l'on captait l'espace de quelques secondes et essayant de desserrer un peu plus l'étreinte brûlante de la Death Valley, en proie à une chaleur qui ramollit autant les cerveaux que le macadam, à une voie. On a débarqué à Vegas et on a laissé le moteur éternuer dans un dernier souffle, comme un cheval qui cabre au bout d'une course de 300 miles à travers le paysage lunaire du Nevada, avant de filer les clés à un valet, mélangés entre l'excitation de pouvoir se la péter en fin et l'inquiétude de laisser le sort de notre caisse entre les mains d'un inconnu. On est dans la place, prêt à faire sauter la banque et les culottes des filles.

19 heures
On a déboulé sur le Strip là où viennent s'entrechoquer un air lourd lesté de poussières du fin fond du Nevada et la clim' qui balaye l'entrée des gigantesques casinos, le Paris, le Venetian, le New York... Le monde nous est à portée de main dans ce gigantesque parc d'attraction où tu peux être en train de taper un check avec Super Mario, dans la rue, avant d'être suspendu, quelques minutes plus tard, aux tours de pistes d'une boule de roulette. Les yeux rivés sur cette machine, captivés par cette seconde de suspension où la boule se décide à aller sur le rouge ou le noir, voire le vert quand elle joue les difficiles. On se raccroche à tout l'irrationnel possible, répétant les gestes ou les mimiques qui ont permis un gain, bannissant ceux qui nous ont conduits à notre perte. Sans succès.

20 heures
80 dollars de perdus plus tard, on se soûle au Jack Daniel's dans le confort standardisé de notre chambre du Mirage. L'engagement alcoolique au service des idées, comme un geste de protestation contre cette ville des vices où les cols bleus vont faire péter leur PEL, la pupille des yeux qui danse au rythme du "cling cling" des machines à sous, des machines par centaines dont le scintillement se confond avec celui d'un ciel étoilé de dollars si tu plisses les yeux suffisamment longtemps pour troubler ta vue. On joue un Black Jack aux règles hasardeuses mais qui a le mérite de justifier notre raison d'être, nous mettre une tête, chacun étant successivement la banque, le perdant buvant son shot de sky. On plonge sûrement mais tranquillement dans une ivresse délicieuse.

22 heures
On est dans une boîte et je ne me rappelle déjà plus comment on a atterri là même si j'ai l'impression que tout est sous contrôle. A peine ai-je encore en tête ce souffle chaud qui a balayé mon visage au moment de rejoindre la rue alors qu'on perçait le brouhaha de la foule. Le court trajet en bus est anodin et ne se résume déjà plus qu'à une canette de bière éclusée, pour éviter que la machine ne s'enraye.
Je vois une nana aux cheveux blonds et courts, tout en suspension, qui dandine sur un podium, ses jambes musclées tendues sur la barre alors qu'elle semble brandir ses aisselles comme un bras d'honneur à tous les mecs présents dans la salle. Un léger parfum d'œstrogène plane sur la salle alors qu'un un type nous accoste, Mike, dealer à mi-temps, qui nous propose de la weed à 15 dollars ou quelque chose de plus fort, si on veut. Il nous raconte qu'il taffe aussi pour le cirque du Soleil, revient d'un an en Thaïlande et nous invite à un rejoindre un groupe de white trash tous plus tatoués les uns que les autres. Le tout dans un débit et une prose à laquelle la coke ne doit pas être étrangère. Je ramasse une fille complètement pété qui s'éclate sur le sol et retourne picoler des XX Equis avec mon pote. On est bien.

23 heures
J'ai l'impression d'être de plus en plus étranger à ma propre enveloppe, comme si mon esprit flottait au-dessus de la salle et de mon corps, comme un spectateur privilégié de l'orgie qui s'annonce. Je la vois et je me vois approcher d'elle, très naturellement, alors que ses potes sont déjà sur la piste de danse. J'engage la discussion en égrenant les banalités d'occasion mais c'est à peine si j'écoute ce que je dis. Ces longs cheveux sombres, assez épais pour y enfouir votre tête, et ces grands yeux luxurieux, et ses lèvres si parfaitement dessinées et cette petite robe blanche bordée de tulle, à travers laquelle on peut deviner la voluptueuse présence de ses seins... Tout en elle m'empêche de réfléchir et si les mots sortent de ma bouche, mécaniques, leur sens m'échappe complètement car seule m'importe cette petite pression qu'elle exerce sur mon bras lorsqu'elle veut marquer son contentement ou insister sur un point. Une petite pression qui n'aurait pas un tel écho si elle n'était pas accompagnée de ce regard, ce radar vissé dans les yeux, comme si elle était captivée par mes propos. Une petite pression qui plonge droit dans mon cœur et fait se hérisser le moindre poil de mon corps et ce même si la discussion est rendue difficile par les quelques incompréhensions de la langue et la puissance de la bande son FM, dont les basses font trembler le sol et mes membres. A moins que ce ne soit encore ces pressions qu'elle exerce sur mes avant-bras.

Minuit
Ma vue commence à se brouiller, comme si je voyais toute la scène à travers un tableau impressionniste, les lumières des spots se noyant peu à peu dans l'obscurité d'un des recoins de la salle où je me retrouve maintenant, en tête à tête, avec cette fille dont je ne me rappelle déjà plus le nom ou le moindre détail d'ailleurs. Une foule de gens danse autour de nous mais c'est comme s'ils n'étaient déjà plus dans le tableau, trop accaparé que je suis, par le désir de la garder pour moi.
La soirée est loin d'être terminée mais elle me susurre quelques mots à l'oreille et me propose de terminer tout ça comme ça doit se terminer. Après tout, que sommes-nous venus chercher d'autre qu'un peu de réconfort dans les bras d'un autre ? Mon coeur et mon corps me disent d'obéir à ce raisonnement implacable. Si ma raison était encore présente, elle me suggèrerait peut-être de rentrer chez moi, de boire quelques litres d'eau en prévision de la gueule de bois qui s'annonce et d'arrêter les frais. Mais ça fait déjà quelques heures qu'elle s'est diluée dans le sky, me laissant sans défense. Alors je fais comme Cendrillon et je tente ma chance, en priant fermement pour que le carrosse ne se transforme pas en citrouille.
Pas la peine de vous raconter la suite vous l'imaginez déjà dans les grandes lignes. Et puis, comme on a déjà dû vous le dire des milliers de fois, dans un sourire coupable, ce qui se passe à Vegas, reste à Vegas.

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Il faut croire que ce petit trip West Coast m'a rendu tout cheesy car ma bande son du moment est composée de quelques morceaux de The Weeknd, une sauce r'n'b relevée de quelques guitares. Il faut dire que le bougre a un univers plutôt séduisant, composé de mannequins et d'abus de drogues.
Qui a osé dire que j'étais superficiel ?



lundi 18 juillet 2011

Il y a du soleil et Alana


Il est des moments que l'on redoute autant qu'on les attend. Aux premiers rangs de ceux-là figure cet instant fatidique où l'on se désape pour la première fois de l'année en bord de mer, ce moment où tous les excès des derniers mois se cristallisent en une phrase : "Ah ouais tu t'es un peu laissé quand même non ?" On a beau être préparé à une telle éventualité, la remarque fait toujours aussi mal ; à tel point qu'on est fermement résolu, une fois la parenthèse estivale refermée, à renouer avec une vie d'ascète. Pourtant, ce genre de résolutions a ceci de spécial qu'elle ne dure que le temps de les prononcer. Les mois passent mais rien n'a été encore fait.

Me voilà donc, une année de plus, à trainer ma carcasse mal guindée sur les plages de Seignosse mais cette année je m'en fous. J'ai décidé de tout prendre avec le détachement d'un moine bouddhiste dans un strip club. Rien ne m'affecte. Et puis il faut dire que c'est quand même cool l'été, c'est le seul moment où tu peux lire les Vogue et Cosmo de tes potes filles sans aucun complexe. L'été, c'est ces bouteilles de bières que tu enfonces dans le sable, la peau rougie par le soleil, le maillot rempli de sel et de sable qui te colle à la peau alors que tu remontes péniblement une route goudronnée, l'asphalte chauffé par les rayons du soleil qui crisse sous ces tongs dont la lanière vient se frotter entre ton index et ton pouce endolori. Autant de petites désagréments que l'on aime bien endurer, notre coté maso sans doute.
L'été, c'est aussi pour moi cette grande machine à laver qu'est le spot de Seignosse, lorsque tu te jettes dans les vagues et que tu te fous de la gueule que tu auras en sortant du rouleau, déjà bien content d'en sortir vivant. C'est bien sûr les lunettes de soleil que tu rehausses à l'approche des jolies filles dont tu apprécies, en toute discrétion, les charmes estivaux.

On a rejoint une fête organisée par la marque Roxy pour célébrer la fin d'une compet' de filles. Inutile de préciser que tout ce que la ville compte de surfers et surfeuses, musicien et musiciennes, se soûle tranquillement au soleil. En attendant mon pote Christian parti en mission alcool, je tape des textos que je supprime aussitôt, le but n'étant pas tant d'envoyer des messages à quelqu'un en particulier que de m'occuper l'esprit ou, tout du moins, d'avoir l'air occupé. Je suis pas fan de ce genre de réunion où chacun s'efforce de butiner de groupe en groupe, une coupe de champagne à la main, les mecs essayant d'essaimer des idées coquines dans l'esprit et les jupes des filles, celles-ci s'efforçant de ne rien laisser paraître pour ne pas passer pour des proies faciles.
Il faut dire que mon manque d'assurance et mon taux d'alcoolémie généralement important font que j'ai toujours un peu de mal à sortir de ce lot de testostérone, au contraire de mon pote Christian qui, peu importe le lieu et les circonstances, se tient toujours à mes côtés, l'oeil vif, aiguisé sur la moindre fille potable et l'autre vigilant, pointé vers le bar. Alors qu'il me montre d'un signe de la tête, deux jeunes filles, deux pâquerettes qui ne demandent qu'à être cueillies, selon ses propres mots, mon attention est troublée par une fille placée à la droite de Dieu, un connard de DJ en Ray Ban qui gesticule dans tous les sens en passant du Creedence.

Le truc fou chez cette fille, c'est qu'elle est une attitude plus qu'un visage. Un peu comme cette fille dont on rêve toute une nuit durant et dont le souvenir nous glisse entre les doigts au réveil, si proche et si lointain à la fois. On a l'impression d'avoir partagé quelque chose d'unique avec elle sans être pour autant capable de mettre ne serait-ce qu'un visage sur cette silhouette. Ma surfeuse, car une fois mon regard posé sur ces fines épaules, elle était mienne, est tout à fait de ce genre. J'ai beau y mettre toute ma bonne volonté, mon esprit peine à dessiner un visage sur cette silhouette musclée comme il faut. A défaut de regard, de nez ou de sourire, tout ce qui m'apparait, c'est une casquette rose de skater qui vient coiffer de long cheveux décolorés par le sel de l'eau et un petit short en jean qui, lui, épouse merveilleusement les courbes de cette silhouette sportive. Définitivement, le genre de fille qui peut être à la fois ta copine et ta petite copine. Si seulement c'est encore possible de nos jours.

Toujours est-il que je nous aurais bien vu partir là, sur le moment, genre en stand up paddle, pour être raccord avec l'ambiance surfer du moment, alors que comme dans les films, une musique aurait accompagné notre fuite. Si on m'avait demandé mon avis, je pense que j'aurais opté pour « You and I » de Washed Out. Tout est dans le titre déjà... Et puis je voyais bien les coups de pagaies en synchro avec le beat de la chanson. Où on aurait été ? On s'en fout non ? C'est qu'un rêve après tout. Déjà qu'on se fait chier à s'imposer des barrières dans la vie réelle, on ne va pas non plus restreindre notre imagination. Je vous le dis, je suis le Martin Luther King de l'amour et mon rêve à moi, il est hier, aujourd'hui et demain. Sans limite.

Alors que, dans mon élan, je suis pas loin de couper la musique et d'haranguer la foule et avec elle, mon inconnue, Christian, qui a toujours un coup d'avance sur tout le monde, me gratifie d'une grande tape sur l'épaule et me demande si Alana Blanchard est à mon goût. Alors qu'il commence à me raconter les exploits de cette surfeuse américaine, le charme de l'inconnu déjà rompu, je la regarde une dernière fois, ferme les yeux et bois une ultime gorgée, en me disant qu'à tout prendre, mieux vaut rêver éveillé.

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Pour ceux qui veulent voir Alana Blanchard enchaîner les bottom turn et rollers (en petite tenue tant qu'à faire hein), c'est ici.  




mardi 12 juillet 2011

Pass this on


Elle porte une robe simple mais jolie, même si en fait ça n'a pas d'importance car le visage de Charlotte, pommettes apaches et sourire mutin, l'habille d'un rien.
On est à une soirée avec des gens que je ne connais pas ou très peu. Sans doute moins spirituel que spiritueux j'essaie désespérément d'attirer son attention en balançant à la cantonade quelques considérations qui se veulent caustiques mais qui ne semblent pas atteindre leur but. Faute de savoir comment occuper mes mains et mon esprit, je réapprovisionne tout le monde en bières, ce qui me donne l'occasion d'effleurer ses doigts fins, l'espace d'une seconde qui me parait être une minute. Quand il s'agit de jolies filles, tous les moyens sont bons pour approcher le Graal non ?

Un frisson parcourt l'assemblée alors qu'un type balance "Pass this on" de The Knife. Elle se déhanche lascivement au son du synthé en posant ses mains sur l'épaule d'un type qui n'a pas l'air de comprendre sa chance alors qu'une copine lui murmure à l'oreille des paroles qui doivent être amusantes si j'en crois le sourire franc qui se dessine sur son visage.
Changeant de stratégie, je me dis qu'il est temps de prétexter l'indifférence et de battre en retraite, quitte à rejoindre un groupe de types qui n'ont pas l'air de trop savoir ce qu'ils foutent là. Pas plus que moi d'ailleurs, qui ne comprend pas un traitre mot de leur discussion et qui dévore des yeux l'objet de la convoitise, divinement moulé dans ce bout de tissu, chignon relevé en arrière. Même si un rien l'habille, je me surprends à l'imaginer nue, ces hanches étroites, ces petits seins qui pointent juste ce qu'il faut, un corps de femme coincé dans celui d'une adolescente quoi. Ce qui m'amène à me demander le genre de fille qu'elle pouvait être à cet âge-là et à me dire que j'aurais bien aimé la rencontrer alors. Moi-même trop timide pour l'aborder, elle m'aurait peut-être invité au cours du quart d'heure américain d'une boum. On aurait dansé l'un contre l'autre alors que j'aurais eu du mal à réprimer un tremblement au moment de lui prendre la main, la rétine et les pupilles qui brillent d'émotion. J'aurais fait comme Tyler, the Creator dans je sais plus quelle chanson et me serais servi de son prénom comme mot de passe, juste pour pouvoir me rappeler tous les jours la chance que j'ai, alors que, faute de textos, on se serait écrit des lettres qui auraient inondé une boîte au lettre que l'on aurait ouverte avec toujours autant d'impatience.

Mais non, je suis là, planté sur ma chaise à me soûler la gueule comme un con, à me remémorer des évènements qui ne se sont même jamais passés. A refaire seul l'histoire comme un pilier de comptoir en mal de compagnie. A ne pas savoir comment aborder une nana qui a déjà dû refroidir des centaines de mecs comme moi et qui a peut-être fricoté avec une minorité d'entre eux, en leur abandonnant son cul à défaut de leur laisser son cœur.
Je me dis souvent que je me pose trop de questions et envie ces potes qui peuvent sans cesse repartir à l'assaut, nullement échaudés par leurs échecs répétés. Je vous assure, c'est même pas une question de fierté, disons juste que je pense que, si les histoires d'amour finissent mal en général comme dirait l'autre, de manière tout aussi générale, elles commencent rarement mal. J'ai peut-être tort de ne pas vouloir me battre mais je me bats pour croire que j'ai raison.

On arrive à la fin de la chanson et je me rends compte que tout le monde a rejoint la piste de danse, s'abandonnant au rythme langoureux de la musique alors que je dois fatalement avoir l'air con, seul sur ma chaise. Alors que je m'apprête à mettre fin à ce supplice, je sens une main qui m'effleure, le contact de ces doigts fins me semble familier. Comment l'oublier ? Au moment de partir, sans même un regard, elle me glisse dans la poche un papier qui me laisse avec plus de questions que de réponses. Même si je ne comprends pas la raison de ce geste, je me dis que son numéro me permettra peut-être d'écrire la suite de cette histoire.
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mercredi 6 juillet 2011

Ancora tù



Je bois à la bouteille, un chianti qui me suce plus l'esprit que je ne le tète et la chaleur assourdissante du mois d'août vient ajouter son grain de sel, contribuant à me faire perdre un peu plus la tête. Tout ça sans compter les filles qui rient un peu trop fort, les mecs qui les matent un peu trop alors que les vieux déjà exclus, dans leur coin, se reposent des excès de toute une vie, à l'ombre. Les gens appellent ça un déjeuner d'été, moi je pencherais plus pour le bal des anges et il est sur le point de commencer.
Alors que le rideau tombe enfin sur la journée, le soleil entame son dernier tour de piste laissant le champ libre à toute une jeunesse alcoolisée. Lucio Battisti et son "Ancora Tù" viennent fermer leur clapet aux grillons qui occupaient jusque-là le devant de la scène. Les têtes tournent et les robes des filles avec. C'est un peu toute la bourgeoisie de Moravia qui se soûle en ce dimanche d'été. Je ne sais plus vraiment comment j'ai atterri dans ce bled de Toscane et ne comprends que la moitié de ce que me disent les Riccardo, Fabrizio ou Luca mais je m'en fous, je ne veux pas rester sur la paille alors j'acquiesce à la moindre palabre.
Je sens que ce soir j'ai le groove d'un Battisti, le pantalon patte d'eph' et la tignasse en moins. Je suis comme un marin en perm' qui se dit qu'après avoir bravé les quatre mers, la gent féminine n'est pas un défi si insurmontable que ça. Je me sens la force d'accoster n'importe quelle fille de la foule mais je ne le fais pas, préférant attendre que les moins difficiles trouvent d'abord preneur. Alors, en attendant que s'exécute la sélection naturelle, j'observe les filles qui, dans un regard entendu, commencent à ôter leurs robes. Le color block est de retour, c'est pas moi qui le dit, ce sont leurs sous-vêtements colorés qui apparaissent, rouge, bleu, orange ou vert, toujours chatoyants. Les plus prévoyantes laissent apparaître un bikini alors que d'autres, pas en reste, sautent dans la piscine, dévêtues. Cosi fan tutte.

Je la vois qui discute avec une nana qui aurait été belle si elle n'avait pas été aussi consciente de son pouvoir d'attraction. Elle, en revanche, c'est tout le contraire. Elle respire un manque d'assurance qui en devient sexy. Elle tient nerveusement une flûte qu'elle fait valser au gré de ses gestes et porte un monokini dont le style suranné tranche un peu dans le paysage des tenues sophistiquées. Alors que nos regards se croisent et que je me dis que ce serait dommage de ne pas l'aborder, elle s'approche et m'apprend dans un français mâtiné d'un accent chantant qu'elle s'appelle Chiara.
J'observe les traits de son visage qui s'éclaire à la lumière du briquet que je lui tends et me rend compte qu'elle fume comme Liv Tyler dans le film de Bertolucci, "Beauté Volée", les mains jointes, dans un geste tout ce qu'il y a de plus religieux. En bon garçon à qui sa maman a appris à se taire dans ces moments là, je ne peux que me contenter de l'observer, dans un silence sacré.
Lorsqu'elle me dit dans un rire qu'on ne dévisage les filles de cette manière, je me dis que la vie n'est parfois pas si garce que ça alors je savoure ce sourire qui vaut mille mains tendues et lui pose des questions à laquelle elle n'a pas le temps de répondre. J'ai l'impression qu'elle commence à être un peu soûle car elle rit de plus en plus facilement à mes blagues. Attention, elle ne parait pas cruche pour autant, alors j'arrose son indolence avec un peu plus de vin. Elle pointe du doigt une brune, toute en formes, une sorte de Sabrina, vous savez oui, celle qui chante "Boys Boys Boys" dans la piscine et qui remise sans cesse son soutien-gorge. Elle n'est pas dupe, elle sait que, comme tous les mecs, mon regard est aimanté par cette poitrine opulente mais elle est gentille et feint de croire que je suis moi-même un garçon gentil. Alors je me surprends aussi à le penser et continue ce petit jeu de séduction, comme s'il n'était pas intéressé, seulement intéressant.

Le sort ne semble pourtant pas décidé à me laisser tranquille, lorsque l'hôte des lieux vient pour me présenter, moi le Français de la soirée, à ses invités. Bien que l'idée de me séparer d'elle quelques secondes me paraisse étrangement insupportable, je me trouve bien obligé de satisfaire mon hôte et lui dit de ne surtout pas bouger, lui promettant de réapparaître rapidemment. Elle me dit OK mais lorsque je reviens, elle a déjà disparu, dans un souffle, me laissant seul, le souffle coupé. Il est des secondes qui paraissent toute une vie. Le laps de temps qui m'a séparé de l'instant où je l'ai enfin retrouvée, seule et  assise, les pieds dans l'eau, m'a paru être un de ces moments.
J'ai la démarche malhabile mais l'esprit assuré, conscient qu'il ne tient qu'à moi de prendre les devants. Encore toi, me dit-elle. Mais je ne le lui laisse pas le temps de finir sa phrase et m'agrippe furieusement à sa taille comme un Italien à sa bouteille de grappa. Plus question de la perdre, plus question de te laisser partir, je m'enivre d'elle, je m'enivre de toi, Chiara. Ancora tù.


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C'est un peu le Julien Clerc transalpin, la classe italienne en plus, Lucio Battisti a pas mal rythmé mes dernières journées avec ce petit son groovy juste ce qu'il faut. On dit que c'est dans les vieux pots qu'on fait la meilleure soupe. Pas faux. Chaleur.

jeudi 16 juin 2011

Le soleil ne viendra plus


20 heures, je sors enfin de chez moi, persuadé que le soleil ne viendra plus mais que je la trouverai enfin. Premiers pas dehors depuis une éternité… Le jour semble avoir pris un somnifère, les voitures ont disparues et moi je dors debout. L'impression de voir les gens déambuler au ralenti et d'être plongé dans un silence abyssal. Comme dans un film d'Eric Rohmer quoi.

Dans cette palette urbaine, seules les couleurs semblent avoir suffisamment de vigueur pour me tirer de ma torpeur et le reflet jaune des phares d'une voiture en approche me rappelle que je ne suis pas seul sur la route. Sans un regard pour le conducteur qui m'insulte allègrement et à raison, je défie le petit bonhomme rouge qui me fait face alors que mon majeur se dresse aussi promptement que les eaux de la mer Rouge au passage de Moïse. Mon allure est plus éthylique que prophétique mais je m'en fous et je plonge dans la bouche de métro de Gambetta, l'air serein.

Elle m'a donné rendez-vous dans un troquet du coin et je me dis qu'elle ne viendra peut-être plus alors pour éviter d'y penser, je trompe mon ennui et je trempe mon angoisse dans un whisky que je sirote nerveusement. J'en suis au point de sucer le glaçon imbibé des dernières gouttes de malte lorsque je la vois enfin qui perce un groupe de badauds et entre dans le bar d'un pas décidé. Elle demande un verre de blanc et s'assoit sans prendre le temps d'enlever son manteau. Je me dis que c'est mauvais signe.
Evitant les politesses d'usage, je serre nerveusement une main qu'elle dégage aussitôt et plante mes yeux dans les siens, prêt à tout pour la reconquérir, qu'il faille m'abaisser ou me battre jusqu'à la blesser.

- C'est peut-être trop tard mais je me rends compte que ton absence me plonge dans un désarroi terrible. Sans toi j'ai l'impression d'être un pauvre type condamné à errer dans le désert sans une goutte d'eau.
- Je te rappelle que quand tu es parti tu m'as dit que j'étais chiante comme la pluie…
- J'ai changé d'avis. En fait j'aime bien la pluie, c'est grâce à elle que l'herbe est plus verte, d'ailleurs. Et puis il n'y a que les idiots qui ne changent pas d'avis, non ?
- Toi qui me répétais que ton tort était de m'aimer comme un idiot…
- Non, je disais que je t'aimais comme un fou
- Et maintenant, tu te fous de moi ?
- Non, je suis fou de toi et je m'en fous de tout, reprends-moi !
- C'est à mon tour de vouloir savoir si l'herbe est pas plus verte ailleurs. Excuse-moi.
- Je comprends.
- Non, excuse-moi, on m'appelle.

Elle tourne la tête vers un type qui l'attend dans la rue et lui adresse un sourire entendu, le genre de sourire qui t'entraine jusqu'au bout de lui nuit ou du jour, c'est selon. En tout cas pas le genre de sourire qu'elle m'a jamais adressé. Sans un mot, elle se lève comme si de rien n'était, comme si on n'avait jamais rien vécu, comme si j'étais un de ces potes à qui tu dis à la prochaine et à qui tu ne penses déjà plus, une fois le lieu de rencontre quitté.
Dehors, la vie semble avoir repris son cour alors que je la vois disparaitre derrière les premières gouttes de pluie qui viennent s'échouer contre la vitrine vieillotte du bar. Et moi, je reste à l'abri mais je me sens désespérément seul. Seul et con. C'est peut-être pas si cool que ça la pluie tout compte fait.

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Starring Raina Hein, éphémère figure de la téléréalité américaine et plus qu'un visage, une bouche. Une fille qui quitte ses draps en soie et est prête à se trainer dans des marécages pour te rejoindre, tu fais en sorte de pas la perdre. Bon Iver rules.

jeudi 9 juin 2011

Wu Lyf / Odd Future : evil can't wait


Les magazines musicaux toujours prompts à se palucher sur le moindre groupe un tant soit peu sorti des sentiers battus ont pu s'en donner à cœur joie ces derniers jour. Chez le crew d'Odd Future et celui de Wu Lyf, deux stratégies de communication opposées, la communication à outrance des premiers et le silence sépulcral des seconds, mais un même objectif, foutre un bon coup de tatane dans la fourmilière des groupes qui végètent dans les limbes du milieu underground.
Satan comme attaché de presse
Leurs styles musicaux ont beau être radicalement différents, les deux crews partagent un même goût de l'esthétique minimaliste au service du sinistre. Un programme qui semble plus tenir du buzz savamment orchestré que du culte satanique, la carte du mystère nourrissant fatalement les fantasmes les plus fous, mais qui prouve en tout cas que les types savent comment s'y prendre pour retenir l'attention.
A ma gauche donc, les rockers de Wu Lyf pour "World Unite Lucifer Youth Foundation" revisitent le post-punk à la sauce macabre et à ma droite, Odd Future pour "Odd Future Wolf Gang Kill them All" (OFWGKTA), avec à leur tête l'exubérant Tyler, The Creator, crachent leur dégoût dans des clips ultra-sordides.
L'ennui comme principale influence
Les plus grandes carrières musicales ont souvent été nourries par l'envie de rompre avec un quotidien difficile ou d'autres revendications du style prendre une revanche sur la vie. On pense à Pete Townshend qui affirmait avoir fait tout ce qu'il avait fait à cause de ce putain de tarin planté au milieu de sa figure. On pense aussi à Cherrie Curie qui voulait à tout prix devenir une star, grâce au chant ou au cinéma, quitte à se diluer dans sa propre caricature.
Rien de tout ça chez Wu Lyf ou Odd Future. On a presque l'impression que toute cette hype leur est tombée dessus par hasard. C'est presque comme s'ils n'avaient pas pu faire autrement, si l'on en croit les propos du frontman de Wu Lyf. "La plus grande influence sur notre album c’est l’ennui. Si la ville avait été remplie de choses cool à faire peut être qu’onn’aurait pas passé tout notre temps libre dans une cave à faire de la musique." Une position que ne renierait sans doute pas le crew d'Odd Future qui trompait l'ennui d'une banlieue white trash de LA dans la weed, le skate et la musique donc. L'ennui comme moteur créatif, c'est le personnage de Moravia qui se retourne dans son atelier de peinture.
Le jour et la nuit
On a souvent cru au retour du Madchester des années 80, chaque groupe mancunien ayant fait la couverture de la NME ces dernières années était alors présenté comme la réincarnation des Joy Division ou The Fall. Ici, la solennité des mélodies de Wu Lyf confine plus aux compositions des Stone Roses. Une fois le brouillard du buzz mancunien estompé apparait le spectre échevelé de morceaux enregistrés dans les conditions du live, qui sonnent comme eux, indisciplinés et surtout pas chiadés, des guitares mélodiques noyées dans une cascade de bruits et sur lesquelles se superpose la voix éraillée d'un jeune type qui ne doit pas peser plus cinquante kilos tout mouillé.
Alors que les Mancuniens ont dû extraire leurs carcasses guindées de la grisaille, les membres d’Odd Future ont, eux, vu le jour dans l'atmosphère étouffante de LA. Le jour et la nuit donc. Ils tiennent plus du versant désœuvré de l'hyperactif privé de Ritalin qu'on retrouve dans les bouquins d'Easton Ellis. On tient là des ados qui capturent parfaitement l’aspect désabusé d'une génération biberonné à l'Internet (moyen qu'ils utilisent massivement pour communiquer), là où celle d'Ellis était gavée par MTV. La meilleure illustration en étant le compte twitter de Tyler, The Creator qui repousse toujours plus les limites de l'absurde.

Quoiqu'il en soit, même si les moyens employés diffèrent parfois, la finalité semble la même. Aussi bien dans leurs différences que dans leurs similitudes, ces deux crews mettent finalement un doigt d'honneur à décaniller l'ordre établi. Quoi de plus plus louable ? Mais l'enfer est pavé de bonnes intentions dit-on. Sans même leur souhaiter de ne pas brûler en enfer, gageons juste qu'ils n'explosent pas en plein vol.

Tyler, The Creator : Yonkers


Wu Lyf : Split it concrete like the colden sun god

mercredi 25 mai 2011

Larry Clark des années 80


On est en 89, j'ai 20 ans et je savoure cette nuit d'avril où l'on s'est enfin découverts, jusqu'au dernier fil. On est confortablement lovés à l'arrière de ma R5 et la chaleur de nos corps presque nus et blottis l'un contre l'autre s'évapore dans des ridules de buée qui viennent s'échouer de toute part des vitres alors que dehors la pluie ne semble pas avoir plus de répit que notre étreinte.
Son souffle chaud me rebat les tempes et fait écho aux paroles d'Alphaville qui sortent timidement de la radio. Je laisse glisser mon doigt sur son front et dans un geste indolent, le ressort lestée d'une goutte de sueur que je noie dans la masse noire de ses cheveux. Lorsqu'elle lève finalement la tête vers moi, son sourire se crispe dans une crampe, comme un ultime frisson qui la parcourt alors qu'elle détend enfin tous ses muscles et me jette un regard dont je n'arrive pas à dire s'il est soulagé ou intrigué.
Ses jambes arquées sont un point d'exclamation à notre coït et nos cœurs et nos corps enlacés sont un doigt d'honneur à la vieillesse qui nous entoure. Je n'ai jamais été sûr de rien dans ma vie, encore moins lorsqu'il s'agissait d'elle, mais pourtant à cet instant je ne doute pas que l'on restera, éternellement, jeunes et ensemble, comme une photo de Larry Clark qui aurait capturé l'innocence de ce moment. Alors je plaque mes mains sur ses grands yeux noirs pour qu'elle s'endorme sur cette dernière image et je m'assoupis, un sourire collé aux lèvres.

20 ans plus tard, le temps semble m'avoir donné tort. La grâce est trop remuante pour tenir dans une œuvre, elle se tortille comme une chenille qui entame sa mue et se délite un peu plus à chacun des battements de notre cœur. Pourtant, si aujourd'hui on n'est plus tout jeunes, on est toujours ensemble et je réalise enfin que c'est bien là l'essentiel. Larry Clark peut rester là où il est.