jeudi 16 juin 2011

Le soleil ne viendra plus


20 heures, je sors enfin de chez moi, persuadé que le soleil ne viendra plus mais que je la trouverai enfin. Premiers pas dehors depuis une éternité… Le jour semble avoir pris un somnifère, les voitures ont disparues et moi je dors debout. L'impression de voir les gens déambuler au ralenti et d'être plongé dans un silence abyssal. Comme dans un film d'Eric Rohmer quoi.

Dans cette palette urbaine, seules les couleurs semblent avoir suffisamment de vigueur pour me tirer de ma torpeur et le reflet jaune des phares d'une voiture en approche me rappelle que je ne suis pas seul sur la route. Sans un regard pour le conducteur qui m'insulte allègrement et à raison, je défie le petit bonhomme rouge qui me fait face alors que mon majeur se dresse aussi promptement que les eaux de la mer Rouge au passage de Moïse. Mon allure est plus éthylique que prophétique mais je m'en fous et je plonge dans la bouche de métro de Gambetta, l'air serein.

Elle m'a donné rendez-vous dans un troquet du coin et je me dis qu'elle ne viendra peut-être plus alors pour éviter d'y penser, je trompe mon ennui et je trempe mon angoisse dans un whisky que je sirote nerveusement. J'en suis au point de sucer le glaçon imbibé des dernières gouttes de malte lorsque je la vois enfin qui perce un groupe de badauds et entre dans le bar d'un pas décidé. Elle demande un verre de blanc et s'assoit sans prendre le temps d'enlever son manteau. Je me dis que c'est mauvais signe.
Evitant les politesses d'usage, je serre nerveusement une main qu'elle dégage aussitôt et plante mes yeux dans les siens, prêt à tout pour la reconquérir, qu'il faille m'abaisser ou me battre jusqu'à la blesser.

- C'est peut-être trop tard mais je me rends compte que ton absence me plonge dans un désarroi terrible. Sans toi j'ai l'impression d'être un pauvre type condamné à errer dans le désert sans une goutte d'eau.
- Je te rappelle que quand tu es parti tu m'as dit que j'étais chiante comme la pluie…
- J'ai changé d'avis. En fait j'aime bien la pluie, c'est grâce à elle que l'herbe est plus verte, d'ailleurs. Et puis il n'y a que les idiots qui ne changent pas d'avis, non ?
- Toi qui me répétais que ton tort était de m'aimer comme un idiot…
- Non, je disais que je t'aimais comme un fou
- Et maintenant, tu te fous de moi ?
- Non, je suis fou de toi et je m'en fous de tout, reprends-moi !
- C'est à mon tour de vouloir savoir si l'herbe est pas plus verte ailleurs. Excuse-moi.
- Je comprends.
- Non, excuse-moi, on m'appelle.

Elle tourne la tête vers un type qui l'attend dans la rue et lui adresse un sourire entendu, le genre de sourire qui t'entraine jusqu'au bout de lui nuit ou du jour, c'est selon. En tout cas pas le genre de sourire qu'elle m'a jamais adressé. Sans un mot, elle se lève comme si de rien n'était, comme si on n'avait jamais rien vécu, comme si j'étais un de ces potes à qui tu dis à la prochaine et à qui tu ne penses déjà plus, une fois le lieu de rencontre quitté.
Dehors, la vie semble avoir repris son cour alors que je la vois disparaitre derrière les premières gouttes de pluie qui viennent s'échouer contre la vitrine vieillotte du bar. Et moi, je reste à l'abri mais je me sens désespérément seul. Seul et con. C'est peut-être pas si cool que ça la pluie tout compte fait.

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Starring Raina Hein, éphémère figure de la téléréalité américaine et plus qu'un visage, une bouche. Une fille qui quitte ses draps en soie et est prête à se trainer dans des marécages pour te rejoindre, tu fais en sorte de pas la perdre. Bon Iver rules.

jeudi 9 juin 2011

Wu Lyf / Odd Future : evil can't wait


Les magazines musicaux toujours prompts à se palucher sur le moindre groupe un tant soit peu sorti des sentiers battus ont pu s'en donner à cœur joie ces derniers jour. Chez le crew d'Odd Future et celui de Wu Lyf, deux stratégies de communication opposées, la communication à outrance des premiers et le silence sépulcral des seconds, mais un même objectif, foutre un bon coup de tatane dans la fourmilière des groupes qui végètent dans les limbes du milieu underground.
Satan comme attaché de presse
Leurs styles musicaux ont beau être radicalement différents, les deux crews partagent un même goût de l'esthétique minimaliste au service du sinistre. Un programme qui semble plus tenir du buzz savamment orchestré que du culte satanique, la carte du mystère nourrissant fatalement les fantasmes les plus fous, mais qui prouve en tout cas que les types savent comment s'y prendre pour retenir l'attention.
A ma gauche donc, les rockers de Wu Lyf pour "World Unite Lucifer Youth Foundation" revisitent le post-punk à la sauce macabre et à ma droite, Odd Future pour "Odd Future Wolf Gang Kill them All" (OFWGKTA), avec à leur tête l'exubérant Tyler, The Creator, crachent leur dégoût dans des clips ultra-sordides.
L'ennui comme principale influence
Les plus grandes carrières musicales ont souvent été nourries par l'envie de rompre avec un quotidien difficile ou d'autres revendications du style prendre une revanche sur la vie. On pense à Pete Townshend qui affirmait avoir fait tout ce qu'il avait fait à cause de ce putain de tarin planté au milieu de sa figure. On pense aussi à Cherrie Curie qui voulait à tout prix devenir une star, grâce au chant ou au cinéma, quitte à se diluer dans sa propre caricature.
Rien de tout ça chez Wu Lyf ou Odd Future. On a presque l'impression que toute cette hype leur est tombée dessus par hasard. C'est presque comme s'ils n'avaient pas pu faire autrement, si l'on en croit les propos du frontman de Wu Lyf. "La plus grande influence sur notre album c’est l’ennui. Si la ville avait été remplie de choses cool à faire peut être qu’onn’aurait pas passé tout notre temps libre dans une cave à faire de la musique." Une position que ne renierait sans doute pas le crew d'Odd Future qui trompait l'ennui d'une banlieue white trash de LA dans la weed, le skate et la musique donc. L'ennui comme moteur créatif, c'est le personnage de Moravia qui se retourne dans son atelier de peinture.
Le jour et la nuit
On a souvent cru au retour du Madchester des années 80, chaque groupe mancunien ayant fait la couverture de la NME ces dernières années était alors présenté comme la réincarnation des Joy Division ou The Fall. Ici, la solennité des mélodies de Wu Lyf confine plus aux compositions des Stone Roses. Une fois le brouillard du buzz mancunien estompé apparait le spectre échevelé de morceaux enregistrés dans les conditions du live, qui sonnent comme eux, indisciplinés et surtout pas chiadés, des guitares mélodiques noyées dans une cascade de bruits et sur lesquelles se superpose la voix éraillée d'un jeune type qui ne doit pas peser plus cinquante kilos tout mouillé.
Alors que les Mancuniens ont dû extraire leurs carcasses guindées de la grisaille, les membres d’Odd Future ont, eux, vu le jour dans l'atmosphère étouffante de LA. Le jour et la nuit donc. Ils tiennent plus du versant désœuvré de l'hyperactif privé de Ritalin qu'on retrouve dans les bouquins d'Easton Ellis. On tient là des ados qui capturent parfaitement l’aspect désabusé d'une génération biberonné à l'Internet (moyen qu'ils utilisent massivement pour communiquer), là où celle d'Ellis était gavée par MTV. La meilleure illustration en étant le compte twitter de Tyler, The Creator qui repousse toujours plus les limites de l'absurde.

Quoiqu'il en soit, même si les moyens employés diffèrent parfois, la finalité semble la même. Aussi bien dans leurs différences que dans leurs similitudes, ces deux crews mettent finalement un doigt d'honneur à décaniller l'ordre établi. Quoi de plus plus louable ? Mais l'enfer est pavé de bonnes intentions dit-on. Sans même leur souhaiter de ne pas brûler en enfer, gageons juste qu'ils n'explosent pas en plein vol.

Tyler, The Creator : Yonkers


Wu Lyf : Split it concrete like the colden sun god

mercredi 25 mai 2011

Larry Clark des années 80


On est en 89, j'ai 20 ans et je savoure cette nuit d'avril où l'on s'est enfin découverts, jusqu'au dernier fil. On est confortablement lovés à l'arrière de ma R5 et la chaleur de nos corps presque nus et blottis l'un contre l'autre s'évapore dans des ridules de buée qui viennent s'échouer de toute part des vitres alors que dehors la pluie ne semble pas avoir plus de répit que notre étreinte.
Son souffle chaud me rebat les tempes et fait écho aux paroles d'Alphaville qui sortent timidement de la radio. Je laisse glisser mon doigt sur son front et dans un geste indolent, le ressort lestée d'une goutte de sueur que je noie dans la masse noire de ses cheveux. Lorsqu'elle lève finalement la tête vers moi, son sourire se crispe dans une crampe, comme un ultime frisson qui la parcourt alors qu'elle détend enfin tous ses muscles et me jette un regard dont je n'arrive pas à dire s'il est soulagé ou intrigué.
Ses jambes arquées sont un point d'exclamation à notre coït et nos cœurs et nos corps enlacés sont un doigt d'honneur à la vieillesse qui nous entoure. Je n'ai jamais été sûr de rien dans ma vie, encore moins lorsqu'il s'agissait d'elle, mais pourtant à cet instant je ne doute pas que l'on restera, éternellement, jeunes et ensemble, comme une photo de Larry Clark qui aurait capturé l'innocence de ce moment. Alors je plaque mes mains sur ses grands yeux noirs pour qu'elle s'endorme sur cette dernière image et je m'assoupis, un sourire collé aux lèvres.

20 ans plus tard, le temps semble m'avoir donné tort. La grâce est trop remuante pour tenir dans une œuvre, elle se tortille comme une chenille qui entame sa mue et se délite un peu plus à chacun des battements de notre cœur. Pourtant, si aujourd'hui on n'est plus tout jeunes, on est toujours ensemble et je réalise enfin que c'est bien là l'essentiel. Larry Clark peut rester là où il est.


mercredi 18 mai 2011

Dans les choux


Comme d'habitude elle avait mis un temps fou à se préparer. Quand ce n'était pas le portable qui manquait à l'appel, c'était les clés qui avaient subitement disparu. Et moi, au milieu de tout ça, je ravalais ma colère, grinçant entre les dents quelques considérations peu amènes sur les femmes, redoutant la longue route qui s'annonçait.

On avait décidé de passer le week-end à Bruxelles chez des amis. Un peu pour essayer de sauver notre couple, surtout pour voir si nous nous aimions tout simplement encore. Depuis ce qui c'était passé, on essayait de recoller les morceaux. Je sais bien que je n'aurais jamais dû la tromper. Et sans doute encore moins, le lui avouer. Si au moins je m'étais confessé par soucis d'honnêteté mais même pas. J'avais juste pas eu assez de couilles pour continuer à supporter tout ça. Vivre dans le mensonge, subir un quotidien pour lequel je n'attendais plus rien.
Ce qui m’avait vraiment étonné, c'était sa réaction. Elle avait à peine bronché et avait dit qu'on allait s'en sortir, qu'elle n'avait pas sacrifié les plus belles années de sa vie pour une fin digne d'un mauvais feuilleton. Elle avait trente-trois ans et plus l'âge pour supporter ces conneries. Je m'étais attendu à tout sauf ça. J'aurais compris qu'elle pète un câble, qu'elle me crache à la gueule, qu'elle jette nos cadres photos par la fenêtre où je ne sais quel genre de réaction que l'on voit dans ces comédies dramatiques qui passent l'après-midi sur la 6. C'est cliché mais c'est humain... Beaucoup plus en tout cas que ce masque de placidité qu'elle affichait depuis ce jour-là. Ça en devenait même flippant. Et puis, à cette gêne permanente, s'ajoutait l'inconfort de nuits passées sur le canapé, sous les conseils avisés de notre thérapeute. L’enfoiré.

Parce que oui évidemment, on s'était embarqué dans une sorte de thérapie conjugale avec un praticien qui te demande ce qui ne va pas, ce qui t'énerve chez l'autre, ce que tu aimes chez lui, sans même concevoir que finalement le problème, c'est que cette personne t'indiffère. Tu ne l'aimes pas, tu ne la déteste pas, elle interagit juste avec toi et ça s'arrête là. Aucun rapport avec un complexe d'Œdipe ou une crise de la quarantaine quelconque.
Il est des histoires auxquelles il faut savoir mettre un point final. Le problème c'est qu'elle ne s'en était pas encore rendu compte. Rongé par la culpabilité, je ne me sentais pour le moment pas le courage de lui ouvrir les yeux et attendais qu'elle le fasse par elle-même. En espérant que ça ne lui prenne quand même pas trop de temps…

Une chanson de Lee Moses, Bad Girl, tourne en boucle. Je commence à fatiguer. Alors que je m'apprête à changer de titre, elle me dit de me concentrer plutôt sur la route. « Il faut que tu prennes cette putain de sortie direction Mons / Bruxelles ». Elle prononce ces paroles les dents serrées. Les mots semblent avoir du mal à quitter cette bouche désincarnée dont j'ai peine à croire que j'ai pris tant de plaisir à l’embrasser.
Comme prévu, on roule depuis quelques heures car on s'est perdu dans les dédales du Ring belge, ce périphérique qui n'en est pas vraiment un, maillage inextricable de routes toutes semblables. La nuit est tombée sans crier gare sur le macadam et les rares éclairages qui miroitent au loin donne au tableau une touche impressionniste. Et nous, au milieu de tout ça. Dans les choux. Direction Bruxelles.

Lorsque je dis à Sophie que nous sommes sur le point d'arriver, ses yeux noirs roulent sur eux même puis se retirent de dessous ses sourcils, non sans une certaine suspicion. Il semble que ce week-end, elle ait l'intention de mettre en doute la moindre de mes affirmations. Comme si elle comptait me jeter mon infidélité à la gueule à chacune de mes prises de position. Après tout comment pouvais-je être à nouveau fiable dans quoi que ce soit après ce que je lui avais fait subir ? C'était peut-être ça le fond du problème.

Il est 2h et quelques du matin, les gravas d'un chemin peu entretenu croustillent sous les roues de la Golf. Nous voilà arrivés. Une fois le moteur éteint, je prends le temps de regarder son visage puis plaque le mien contre le rétroviseur intérieur. Le contraste est saisissant, je suis au moins aussi claqué qu'elle a l'air reposée. Nos hôtes qui ne nous attendaient plus, nous propose de nous diriger directement vers la chambre, pour pouvoir profiter pleinement des jours à venir. Au moins ce week-end me permet-il de retrouver un lit convenable, les convenances sociales prenant le pas sur la fierté personnelle. Même si au fond, je suis sûr que nos amis ne sont pas dupes. Il est des regards glacials de ma « douce » qui ne trompent pas.

Le réveil est difficile. La nuit est toujours une parenthèse délicieuse, ma tristesse est comme un brouillard qui s'évanouit une fois l'obscurité arrivée, alors que mes problèmes conjugaux sont chassés par des souvenirs agréables ou des projections encore plus merveilleuses. Et puis pointent les premiers rayons du soleil. J'ai beau m'enfoncer la tête sous l'oreiller pour grappiller quelques minutes de quiétudes, le lever du jour vient inexorablement me rappeler à la réalité.
Pourtant aujourd'hui, je me sens étrangement serein. C'est sans doute parce que je suis loin de tout ce bordel parisien mais je suis d'humeur à déplacer des montagnes. Le temps semble aller dans mon sens, le soleil brille sur les toitures d'ardoise de la ville, laissant présager une journée très agréable.

On se perd dans les rues de Bruxelles et on atterrit dans la Grand Place, passage obligé pour toute personne équipée d’un appareil photo. Nos amis nous initient aux secrets de la statue d’ Everard 't Serclaes, une figure politique locale du 14ème siècle. La toucher est présage de chance alors je m’exécute, sans même trop savoir pour quoi prier.
Ça fait un petit moment que l’on marche lorsque l’on passe devant une petite fille, cloitrée derrière une grille au cuivre rongé par le temps. Elle semble terriblement seule. C'est vrai qu'elle a beaucoup moins de succès que son homologue masculin qui fait pipi, la pauvre, alors, comme pour la consoler, je lui verse le fond tiède de ma canette de Jupiler. A ta santé, Janeken pis. Ce geste ne semble toutefois pas plaire à Sophie qui me jette un regard noir et me jette tout court devant un bar à la pancarte clignotante. Ma pote me dit que le Délirium est l'un des bars les plus connus de Bruxelles et que sa carte de bière est à la hauteur de sa popularité. Un argument qui fait écho à mon envie pressante de boire de l’alcool alors je passe le seuil nimbé de lumière et plonge dans l'inconnu, l'obscurité du sous-sol.
Je pense qu’à la définition du mot interlope, dans le dico belge, figure une photo du Délirium. C’est l'incarnation absolue de ces lieux de perdition où quiconque entre, abandonne tout espoir de sobriété. Du moment que les soucis restent eux aussi sur le pas de la porte, ça me va parfaitement.
On pénètre dans une salle où le temps semble s'être arrêté au début des années 90. A cause des volutes de fumées d'une part (il est pour quelques mois encore autorisé de fumer en Belgique) mais aussi de la musique que crachent les baffles disséminées ça et là, les Red Hot tenant la jambe à Nirvana.

Alors que je slalome entre les tables, je me dis que c'est le genre d'endroit qui peut nous faire que du bien. L'atmosphère est à elle seule enivrante, j'ai l'impression de pénétrer dans un bunker alcoolisé. Il a beau être à peine 4 heures de l'après-midi, nous sommes plongés au beau milieu de la nuit. Le temps ne semble pas avoir plus de prise sur les fûts qui servent de tables que sur les centaines de bières qui composent la carte. Blonde, ambrée ou blanche, il y en a pour tous les goûts alors on commande pas mal de bières. 7 ou 8, différentes les unes des autres, que l'on décide de faire tourner vers la droite. Le caractère un peu adolescent de ce jeu me donne du baume au cœur.
Pouvoir partager de nouveau quelque chose avec Sophie me réjouit de manière vraiment surprenante. Cela me rappelle cette fois où, alors que je venais à peine de la rencontrer, dans une soirée étudiante, elle ne pouvait s'empêcher de boire au goulot de ma bière. Ce n'était pourtant pas les bières qui manquaient, mais non, sans cesse elle posait ses lèvres sur le goulot de la mienne. Moi ça m'était égal, au contraire même. Pour la première fois de ma vie, j'appréciais cette sensation de partager quelque chose avec quelqu'un. Moi qui m'étais si longtemps foutu de la gueule de ces couples qui mange dans le plat, l'un de l'autre.On dit souvent que le bonheur ne mérite d'être vécu que s'il est partagé, peut-être que ça s'applique à la bière au fond.
Alors que je perds dans ces considérations, je jette un regard vers Sophie. Son sourire fait écho au mien. Je me dis que finalement elle a peut-être raison, on peut s'en sortir. Çà me fait du bien de retrouver cette sensation, j'avais fini par oublier ce que c'est que de ne pas se prendre la tête avec elle. Toutes les raisons qui m'ont poussé à m'attacher à elle se sont rappelées à mon bon souvenir.

Le problème c'est que les trahisons amoureuses cristallisent comme une croûte sur la peau. Avec le temps, la plaie semble se cicatriser mais la blessure reste profonde. Le moindre geste maladroit risque de raviver la plaie purulente. C'est souvent une parole blessante, parfois un geste déplacé. Ça a été un regard mal orienté.
Un pote m'a fait signe, m’indiquant du coin de l’œil le comptoir en zinc. La serveuse était vraiment mignonne mais, manque de chance, Sophie surprenant mon hochement de tête, m'a jeté un regard noir. Je n'ai pas jugé utile de me justifier. J'ai avalé le fond de ma « Gueuse » d'une traite et lui ait proposé de faire un tour dehors. Elle a acquiescé. C'est vrai, on avait des problèmes et il était temps de sortir les affronter. Lorsque la plaie ne cicatrise pas, il faut savoir amputer.

mercredi 11 mai 2011

كان اسمها سارة


J'arrive à Tanger et je prends un taxi pour me rendre chez une fille qui habite une rue étroite et montueuse dans le quartier européen dominé par la colline de la Casbah. Là où les lumières clignotent  et les ruelles bourdonnent.
Sur le chemin, on croise un groupe de filles en longues djellabas arpentant les trottoirs sous des enseignes au néon vantant une marque de soda américaine. Elles ont l'air si saintement lugubres et leurs yeux, ces yeux noirs, rien qu'eux, dans tout cet attirail d'une chasteté exemplaire, suffisent à allumer une flamme dans mon cœur et mon corps. Ça fait à peine quelques minutes que je viens d'arriver dans la ville et je sens déjà que je ne suis plus seul.

Pour être honnête, je connais pas vraiment la fille que je rejoins maintenant. Et pour aller encore plus au fond des choses, je dois avouer que le peu que je sais d'elle, je l'ai appris dans des billets qu'elle écrit sur le Net. En considérant encore que j'ai réussi à démêler le vrai du faux.
J'avais fait sa "rencontre" après avoir parlé à une pote de mon projet de m'installer à Tanger. Elle m'avait dit qu'elle connaissait une fille du coin qui bloguait pas mal. Du coup, j'avais commencé à la suivre au quotidien, osant un jour prendre le contact et la prévenant de mon arrivée imminente.

Je vous arrête tout de suite, c'était pas ce genre de rencontres virtuelles un peu désespérées que permettent Meetic ou Facebook, c'était vraiment autre chose, du moins je l'espère. A défaut de coup de cœur, j'avais eu une envie furieuse de la rencontrer. Et puis, ça tombait bien puisque je comptais m'installer dans son quartier.  
A vrai dire je savais pas même pas à quoi elle ressemblait, même si j'avais profité du voyage pour me l'imaginer. Je crois que, vers la fin, je m'étais décidé pour un mix de Bukowski et Sasha Grey. En espérant qu'elle ait la gouaille du premier et le physique de la seconde. Et pas l'inverse.

Une inscription qui me semble étrangement familière surplombe le seuil de sa porte. "Moé, kehtlét l'mhche". Me voilà arrivé et je lui fais enfin face, alors que le soleil décline peu à peu. Volontairement ou non, je reste caché dans l'ombre d'un palmier, comme si je n'osais pas encore me montrer tout entier devant elle. Elle se tient, elle, tranquille, sirotant son thé et jouant négligemment avec une mèche de ses cheveux.
Vous savez quoi ? En fait, j'ai pas vraiment envie de vous la décrire. Si vous voulez vraiment la rencontrer, vous savez maintenant où aller. En attendant, je la garde pour moi seul. Et puis, au fond, est-ce que c'est vraiment l'essentiel ? C'était pas tant sa gueule qui m'avait attiré que ses angoisses et ses crises existentielles… Tous ces coups de gueules qu'elle postait régulièrement, alternant, avec une rage égale et ce langage cru qui la caractérise, entre les mecs, le porno, la religion et les filles.

Je m'étais attendu à rencontrer une sorte de volcan en fusion, une fille qui bouillonnerait sous une masse de cheveux. Châtains les cheveux, j'aurais dit. Mais non, maintenant qu'elle me fait face, c'est tout le contraire, elle parait étrangement apaisée. C'est ce qui me frappe, ce contraste entre l'image que je me suis faite d'elle et celle qu'elle semble être vraiment. Bon, je suis pas naïf au point de pas savoir qu'on cristallise toujours énormément dans ce genre de situations, qu'on imagine toujours la personne comme on aimerait qu'elle soit, mais là, quand même. Je pensais avoir affaire à Louise, j'avais plutôt affaire à Thelma.
C'est pourquoi j'ai pas pu m'empêcher de lui dire qu'elle était plus posée en vrai que sur Internet. Sa réponse m'a cloué sur place, me rappelant à qui j'avais affaire.

"Ça ne m'étonne pas que tu penses ça. On m'a dit qu'il fallait que je passe toute ma vie à affirmer que je suis une salope, montrer mes seins et cacher mon coeur, ce genre de conneries..  J'ai beau vouloir chier une bonne fois pour toute mon passé bien élevé, j'y arrive pas. Alors du coup, parfois, ça part tellement en couille que ça vire à la diarrhée littéraire, la catharsis, c'est ça pour moi, exprimer les choses les plus ignobles que je puisse imaginer. Tu comprends ? L'attitude la plus visqueusement répugnante, la plus immonde possible. Tous les « putain » et les « je t'emmerde » que je balance dans mes textes sont autant de marches vers la rédemption. Quand j'aurais fini avec tout ça, je serai pure comme un ange. Je serai à la fois Marie et Marie-Madeleine. Vu ?"
Alors qu'elle dit ça, une pâle lueur blanche s'allume dans ses yeux. Quoique, d'une seconde à l'autre, j'ai l'impression qu'elle soit tout aussi capable de braquer un fusil sur ma tempe. Marie et Marie-Madeleine donc. Vu.

Toujours sur ce courant alternatif qui la caractérise, elle me propose de jouer aux cartes alors qu'elle prépare des boulettes de majoun, une confiserie qu'on fabrique avec du miel, des épices et du kif. Alors que je reviens dans sa chambre après avoir été cherché des épices, je la trouve figée, une carte collée sur le front, son regard mystique plongé dans mes yeux.

- On devrait tous avoir le droit d'utiliser son joker, au moins une fois dans sa vie. Qu'est-ce que t'en penses ? T'en ferais quoi toi ? Rétablir la paix dans le monde ou ce genre de conneries ?
- Je crois que je m'en servirais pour éviter de répondre à ce genre de question. Je lui ai répondu.
C'est tout ce qui m'est venu à l'esprit, c'est nul je le confesse, mais je vous mets au défi de trouver meilleure réponse à une question aussi soudaine qu'étrange. Et puis, maintenant que je suis là, ai-je vraiment besoin de quelque chose d'autre ?

De toute manière, ça importe peu car elle ne semble pas avoir attendu de réponse, continuant à malaxer dans ses mains les boulettes qu'on mâchonne ensuite, pendant des heures, en s'aidant de thé brulant pour les faire descendre. Je la regarde se lécher les doigts avec soin et gourmandise. Un geste aussi anodin que sensuel dans le confort indolent de sa chambre. Kat Onoma version Maghreb.
Au bout de deux heures de ce petit rituel, nos iris deviennent démesurés, noirs comme des billes d'onyx qui roulent sous nos sourcils alors qu'on fait les quatre cents pas dans la pièce. Brèche sensationnelle par où s'engouffre une foule de sensations colorées, depuis les mosaïques qui clairsèment sa chambre jusqu'au dernier halo de lumière qui darde à travers la persienne, dans un ballet de particules de poussières.

« It takes more than fucking someone you don't know to keep warm / Do you really think that for a house-beat you'll find your love in a hole ? » Comme un signe, la musique des Frightened Rabbit s'extirpe d'un transistor fatigué et se hisse à travers les rainures des murs décrépis. J'essaie de me raccrocher à chacune de ces paroles comme à une bouée de sauvetage qui doit m'éviter de me noyer sous la profusion de sentiments. Je me suis souvent reproché cette timidité maladive qui m'empêche de draguer, ces filles encore vives que je voudrais aimer. Pourtant cette fois, ce doute permanent m'a abandonné lorsqu'elle m'a rappelé, dans un murmure, que j'avais encore un joker à utiliser. Alors je l'ai rejoins dans son lit, juste pour la regarder lire à la lumière de la lampe de chevet, face aux fenêtres ouvertes du patio, à la mer qu'on entend soupirer et aux étoiles que l'on sniffe dans les caniveaux. 
Parfois, on n'a pas besoin de coucher avec une fille pour se tenir au chaud.

mardi 3 mai 2011

Rick Genest, la mode dans la peau ?

On t'a dit de sourire à la caméra Rick !

Non, Rick Genest n’est pas l’un des cousins de la famille Adams. Ce Montréalais d’origine n’est ni plus ni moins que la nouvelle créature arty qui fascine autant qu’elle dérange le petit monde de la mode. Il faut dire qu’entre univers gothique et cyberpunk, Rick Genest tranche singulièrement au sein de la meute de mannequins filiformes et consensuels lorsqu’il s’expose telle une oeuvre d'art sur les podiums. Il est depuis peu le nouveau visage (tatoué) de Thierry Mugler à la collection duquel il apporte sa touche sombre et tourmentée.  

L’histoire de  ce « squeegee » (laveur de carreaux) montréalais tient plus du conte 2.0 que du conte de fée (ou de sorcière selon les points de vues). C'est en fait le directeur de création de Thierry Mugler, Nicola Formichetti, qui a repéré sur le net, les photos toutes plus morbides les unes que les autres qu’il exposait. Car Rick Genest avait beau vivre chichement dans la rue, il n’en avait pas moins sa page Facebook. Une contradiction symptomatique de la personnalité complexe de ce nihiliste devenu en seulement quelques semaines et un peu malgré lui, l’une des égéries les plus courues de la mode. Car Formichetti, qui est aussi le designer de Lady Gaga, a mis en relation la reine des freaks et celui que l’on surnomme « Zombie Boy » pour que ce dernier fasse une apparition dans le clip Born This Way. Des millions de vues plus tard, le zombie entrait enfin dans la lumière.

Que pense l’intéressé de tout ça ? Pas grand-chose finalement. Ce qui branche Rico, c’est plutôt le monde du carnaval au sein duquel il performe depuis quelques année dans divers freak shows de la scène underground montréalaise. Ses talents ? Se coucher sur un lit de clous, manger des vers et du feu, mettre des objets dans son nez. Des activités qui semblent plus dans la lignée de Fear Factor que dans celle de X Factor.
Repousser toute trace d'humanité semble être ainsi le leitmotiv de ce garçon dont le mal être affleure par tous les pores de sa peau tatouée. Une anecdote issue de son enfance vaut à ce titre toutes les psychanalyses du monde. A l’adolescence, Rick a été opérée d’une tumeur du cerveau dont il ne pensait jamais réchapper et depuis laquelle il affirme du reste, être mort, freak coincé entre deux mondes, qui « pourrit » sous nos yeux. "Mon intention, c'est de ressembler à un corps décomposé, mangé par les vers et les cafards. Je ne crois pas que ce soit vraiment l'idée qu'on se fait de la beauté", revendique-til ainsi. Sa «zombification» est d’ailleurs loin d’être achevée, il prédit ainsi que dans un an, son corps sera entièrement couvert. Il s’attaquera alors à d’autres parties de son anatomie (dents de vampire, encre dans le blanc des yeux et langue de serpent sont notamment au programme des réjouissances).

Expression d’un mal être ou délire arty poussant le macabre aux confins du sublime, la question mérite en tout cas d’être posée. Car Lady Gaga a beau chanté le contraire, Rick Genest n’est certainement né comme ça, il l’est devenu. Une chose est sûre en revanche, le monde de la mode l’adore tel qu’il est maintenant, un type capable de faire passer Marilyn Manson pour un pauvre emo !



mercredi 13 avril 2011

Extension du domaine de la butte


Ça a commencé par un texto aussi surprenant que sibyllin.  "Ca te dirait de prendre un verre avec moi ?"

Ça m'a vraiment étonné parce que si on ne s'était pas séparés en mauvais termes, on n'était pas vraiment restés amis non plus. D'ailleurs, autant que je m'en souvienne, on n'avait jamais vraiment été amis. Un pote en commun nous avait présentés, la magie d'une soirée alcoolisée avait fait le reste. On avait quand même tenu deux ans. Deux années durant lesquelles on s'était pas mal engueulés, nos caractères assez dissemblables toujours en opposition. Il faut admettre qu'on n'avait pas vraiment de points en commun non plus, mais les contraires s'attirent paraît-il, et je pense que notre relation se nourrissait de cette haine que l'on pouvait s'inspirer mutuellement lorsque l'on se disputait.  Difficile de dire sinon ce qui nous avait maintenus ensemble aussi longtemps.

J'ai toujours trouvé compliqué de rester ami avec une ex. Je ne me fais pas d'illusion, au-delà des faux-semblants du style "on se sépare en bons termes, je te souhaite le meilleur et tout ça", on ne peut jamais retrouver le degré d'intimité que l'on avait durant la relation, tout devient superficiel et hypocrite. Franchement, une rupture c'est pas loin d'être une bataille qu'on mène l'un contre l'autre. Vous avez tous entendu parler de ces histoires pour savoir qui s'en sort le mieux, qui a le mieux oublié l'autre. Un mec qui resterait célibataire un moment après une rupture en devient presque louche. Son ex pense qu'il  n'a pas digéré alors que ses amis ne comprennent pas pourquoi il ne profite pas enfin de sa liberté. La remarque vaut aussi pour les filles. La séparation c'est aussi l'extension du domaine de la lutte comme dirait l'autre.

En ce qui concerne ma rupture avec Anna, ça ne s'était pas vraiment passé comme ça. Chacun s'évitait soigneusement, n'opposant à la présence de l'autre qu'une lourde indifférence. Lorsque je la croisais à un diner ou à une fête, c'est comme si on ne s'était jamais connus, comme si on ne s'était jamais embrassés pour la première fois ce soir de juillet, comme si on n'avait jamais ensuite vécu ensemble. Quiconque ne connaissait pas notre passé, n'aurait jamais pu se douter de la réalité de nos rapports. Nous étions devenus étrangers l'un pour l'autre. Aucune rivalité, juste de l'indifférence. Du coup, aucune volonté de part et d'autre, de s'en mettre plein la vue. J'étais d'ailleurs resté seul depuis notre rupture et ceux que ça gênait pouvaient bien aller se faire foutre.
Bon, je dois toutefois avouer que ce texto m'a quand même suffisamment perturbé pour que je décide d'entrer moi aussi dans la bataille. Je me suis d'ailleurs habillé avec au moins autant de soin, si ce n'est plus, que lors de notre premier rencart. Heureusement qu'elle ne me voit pas, me sapant et me désapant, enfilant les chemises et les jeans à une vitesse qui ferait pâlir n'importe quelle accro du shopping.  Je sais bien au fond de moi que ça ne changera strictement rien mais ne peux me résoudre pour autant à sortir sans la tenue parfaite. Je ne sais même pas ce que j'attends de cette rencontre, ni combien de rounds va durer le match ou combien de coups bas je devrais encaisser. Je sais juste que je veux faire une putain d'impression et c'est bien ce que je pense provoquer au moment où je ferme la porte derrière mois, mes Wayfarer solidement ancrées sur le visage pour parer aux rayons aveuglants du soleil.

Il fait une chaleur à peine supportable, un de ces temps qu'on n'apprécie vraiment que cloîtré chez soi, dans la fraicheur d'un appart' aux volets fermés. Le soleil rampe à travers les toits des immeubles qui n'offrent que de trop rares espaces d'ombres aux travers desquels je me faufile, comme quelqu'un qui a quelque chose à se reprocher.
On a prévu de se retrouver aux Buttes Chaumont, au Rosa Bonheur, le bar où on s'est rencontrés et que l'on a fréquenté tout un été durant. Rien de bien original. Un peu à l'image de ce qu'était notre relation d'ailleurs, sans surprise, pas forcément passionnante mais commode. Et puis le lieu nous arrangeait tous les deux donc le choix a été facile.
J'ai pris l'habitude de me rendre aux Buttes de temps en temps à vélo. Je m'y balade les dimanches et accessoirement m'autorise à  admirer, assis sur un banc, à l'ombre, les jeunes filles en fleurs. Aujourd'hui l'option du vélo n'est clairement pas envisageable. Je sais que pour pouvoir me présenter sous mon meilleur jour, il est hors de question que j'arrive tout transpirant alors je vais prendre mon temps et venir à pied, traversant Couronnes puis Ménilmontant.

J'arrive au niveau de la terrasse du Rosa Bonheur et la voit immédiatement. Elle m'attend et pianote fébrilement sur son portable, sans doute pour éviter de penser à autre chose. Ca doit bien faire 8 mois que je ne l'ai pas revue mais elle n'a pas changé. Les sourires sont de circonstance, faussement décontractés, comme pour masquer la gêne d'une rencontre tout sauf naturelle. Elle me demande comment ça va, je lui réponds que je suis OK et lui retourne la question. L'arrivée du serveur interrompt l'énoncé de ses dernières vacances en Croatie. Je n'ai pas vraiment envie d'alcool alors je commande un Indien. J'ai toujours bien aimé commander cette boisson car peu de gens la connaissent, de telle sorte que j'ai l'impression de prendre l'ascendant sur la personne qui m'accompagne et qui, immanquablement, me demande "Mais c'est quoi ?". Et puis ça crée toujours la discussion, ce qui est pratique quand, comme c'est ici le cas, je ne sais pas quoi vraiment dire. Que voulez-vous, on se raccroche à ce qu'on peut.

Si Anna ne semble, elle non plus, pas savoir ce qu'est un Indien, ce qui l'étonne par dessus tout, c'est que je prenne un cocktail sans alcool. Nos disputes résultaient souvent de ma consommation soi disant excessive d'alcool. Elle me disait sans cesse qu'un jour j'allais mal finir, alors que moi je m'évertuais à lui répéter que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.
Je lui dis que j'envisage peut-être de faire une pause avec l'alcool et lui souris avec sérénité, ignorant les rides de suspicions qui creusent son visage. Caché derrière mes lunettes, je peux la scruter attentivement. Elle a vraiment minci. Je me rappelle déjà qu'à l'époque elle faisait attention à son poids mais là  ça en devient presque effrayant. Elle semble si fragile mais n'a en rien perdu de son charme, il faut l'admettre. Elle a quelque chose de ce mannequin danois hype, Freja Beha, une nana au charme androgyne et nonchalant. Cette beauté froide qui m'avait tant séduit me semble encore plus présente aujourd'hui et son regard plein de défiance ne tarde pas à percer la carapace de mon assurance.

On discute pas mal, suffisamment longtemps en tout cas pour que je me rende compte que la magie a disparu. Si elle avait jamais été là... J'en suis même venu au point où je me demande ce que je fous là. Je l'écoute égrener des banalités alors que je remue la touillette de mon cocktail avec un enthousiasme suspect. Elle est belle c'est certain mais on vit tellement à l'opposé. Elle me parle de ses soirées posées quand tout ce que j'ai à lui raconter, ce sont mes dernières virées nocturnes avec mes potes. On ne boxe plus dans la même catégorie. Comment voulez-vous que des personnes aussi différentes entrent en conflit ? Je ne pense plus à elle et elle ne pense plus à moi. Notre histoire d'amour est bien morte et enterrée, notre amitié ne verra, elle, jamais le jour.

Fort de cette révélation, je m'apprête à mettre fin à ce supplice en invoquant une obligation professionnelle soudaine. C'est à ce moment qu'elle a regagné mon attention, en m'annonçant dans un murmure qu'elle avait voulu me voir pour m'annoncer un truc en personne. Une fois l'annonce digérée, un seul constat, elle va se marier et cette bataille, finalement, elle l'a peut-être gagnée.